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Interview

Interview par Hélène Hervet, journaliste

Un salaud présumé est votre troisième roman. Et vous annoncez qu'il achève une trilogie avec les deux précédents : Ze Cercle et Le Macareux islandais. À quel moment décide-t-on d'écrire une trilogie ? Après avoir écrit le dernier chapitre du premier roman, devinant que vous n'aviez pas tout raconté de votre histoire, ou dès le tout début de cette aventure littéraire ?

Dès le début… Pour avoir une expérience de l'écriture du scénario, laquelle exige que vous connaissiez parfaitement les tenants et aboutissants de celui-ci, de la première minute à la dernière, il en fut de même pour l'histoire que j'avais imaginée, ainsi que pour tous les personnages qui allaient évoluer au cœur de ce roman. Car les surprises sont interdites. Ce serait prendre le risque de se laisser entraîner vers une destination improbable. Je savais donc, dès la première ligne, ce qui allait advenir de mes personnages, principaux et secondaires. En bien ou en mal. Et sur quelle durée. Et cela, pour chacun des trois tomes.

Et cependant, vos trois romans ne sont pas identiques sur la forme. Ze Cercle propose 480 pages. C'est le journal de votre héroïne, Iouropa Clarkov, ponctué d'analepses. Le Macareux islandais, 220. Étude psychologique centrée sur l'un des personnages-clef du premier roman. Et ce Salaud présumé, 380. Écrit en cinq récits par cinq protagonistes différents… Pourquoi ?

Écrire un premier roman exige de se plier aux contraintes d'un éditeur qui ne souhaite pas s'engager sur un récit au-delà de 240 pages. Cela réduit d'autant l'imagination. Et c'est regrettable. Or mon premier roman finalisé en faisait 480. D'où de nombreux refus. À l'exception de Séguier qui accepta de l'éditer en l'état. Je n'avais pas écrit 480 pages poussé par une quelconque prétention mais tout simplement parce que l'histoire complexe que j'avais imaginée n'aurait jamais pu être développée avec un nombre inférieur de pages. Disons que je m'étais lancé dans l'écriture d'un roman-fleuve alors qu'un romancier débutant ne saurait avoir la prétention d'écrire au-delà de 240 pages !… Mais si j'étais débutant romancier, je ne l'étais pas en tant que scénariste et auteur dramatique. Et comme ces nombreuses écritures précédentes, pour la télévision et la radio, m'avaient offert la possibilité de ne pas me censurer… Je ne me suis pas censuré quant à la densité que je souhaitais donner à mon premier roman. J'ai donc écrit selon mon envie et non pas bridé par certaines exigences éditoriales. D'où un second roman de 240 pages, ayant accepté de passer sous les fourches caudines du monde éditorial. Et de nouveaux refus car, cette fois-ci, c'était le fond et non la forme qui ne correspondait plus à ce que souhaitait certain éditeurs. Je ne remercierai jamais assez L'Harmattan de m'avoir accueilli au sein de ses collections et d'avoir accepté les 380 pages de ce "Salaud présumé" après les 220 de mon "Macareux islandais".

Tout comme vos dramatiques, l'intrigue de ces trois romans dissimule une critique assez grinçante de la société politique et civile. Le psychopathe qui y est mis en scène serait-il l'arbre qui cache la forêt ?

Il m'est très difficile d'admettre que des crimes puissent être parfaits et que d'épouvantables meurtriers se promènent toujours dans la nature. L'affaire du petit Grégory est exemplaire à cet égard. Plus de trente années se sont écoulées depuis ce drame. Et rien n'est ni ne sera jamais résolu. Désespérant. Mais derrière de tels drames, il y a toujours l'action et ce qui nourrit l'action. Les lieux, les ambiances, les détails des décors. Les personnages secondaires et les milieux sociaux dans lesquels ils évoluent tous. C'est au romancier d'être témoin de son époque et de ne pas limiter ses histoires au nombril de deux ou trois héros sexuellement narcissiques. Et comme l'époque est plutôt agitée, il faut tenter d'aider le lecteur à comprendre pourquoi. Ce n'est pas la maladie qu'il faut montrer du doigt mais la société qui va mal. Disons, pour ne pas contrarier les optimistes, qu'elle ne va pas trop mal. Certes, celui qui montre ne démontre rien mais a le mérite, pour le moins, de débusquer ce qui se planque lâchement dans l'ombre des colonnes du temple. Et si le premier degré ne suffit pas à certains lecteurs, le second, voire le troisième, leur offrent d'innombrables possibilités pour mieux comprendre le dessein de l'auteur.

L'art contemporain et conceptuel, dans votre premier roman. Les spiritualistes, dans le second. Et le théâtre, dans le troisième. Quelle sera votre prochaine cible ?

Si j'en avais les connaissances, j'écrirais volontiers sur les gros soucis liés aux phénomènes migratoires et aux guerres. Tolstoï a écrit Guerre et paix. Que n'a-t-il écrit Paix et guerre ! Nous aurions peut-être enfin compris pourquoi les haines renaissent-elles toujours de leurs cendres et non l'illusoire Phœnix !

Un roman est-il réellement original s'il prend la société comme toile de fond au même titre qu'un téléfilm ?

Il doit se distinguer par la réelle originalité de son histoire, qui ne soit ni autobiographique ni historique. La production littéraire française compte d'excellents auteurs dans ces deux genres. Et jamais je n'aurais osé les concurrencer faute d'avoir le talent pour ce faire. En contrepoint "l'original" fait peur. Il n'est pas commercialement rassurant. Le marché littéraire est d'une grande complexité et demeure très timide quant à des choix qui sortiraient du rang éditorial. Ne jamais oublier que La Conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole, a été refusé par les grands éditeurs américains. Poussant au suicide son jeune auteur. Lequel roman, post-mortem, a reçu le Prix Pulitzer ! De même pour le premier roman de J.K. Rowling, Harry Potter, à l'école des sorciers, refusé par plusieurs éditeurs peu clairvoyants ! Disons, plus simplement, que le monde de l'édition est un jeu de poker-aveugle qui interdit à tout prétendant le droit de gagner même avec de bons atouts en main !

Quelle discipline vous imposez-vous pour écrire un roman ?

Un labeur quotidien. Sept jours sur sept pour être précis. Le souci majeur étant le top départ qui vous interdit tout dilettantisme et pauses syndicales ! Une fois que le voyage commence, il apparaît comme impossible de m'offrir des vacances. Et le seul moyen efficace pour ne pas m'engager sur des années avant d'écrire un nouveau livre. Mais combien d'auteurs peuvent-ils se permettre un tel planning ? Bien trop de postulants, ou d'auteurs, a priori confirmés, sont obligés de cumuler un autre travail plus rémunérateur. Car il faut bien admettre qu'à part certaines stars du monde littéraire, le métier d'auteur de nourrit pas vraiment son homme… ou sa femme !

Trop de romans ? Trop de publications ?

Ce n'est pas à moi d'en juger. Par contre, ce qui est certain, c'est que les élus édités n'ont pas tous droit à certains matraquages commerciaux, loin s'en faut. Par contre, les lecteurs gourmands sont bien là. Et les salons littéraires, de partout en France, en témoignent. Mais la crise est bien une réalité. Et je n'ai vu, que très rarement, un visiteur repartir avec plus de deux ou trois livres. La priorité d'achat allant aux éditions pour enfants. Cela est déjà formidable. Ce sont les lecteurs de demain.

Hélène Hervet

UN SALAUD PRÉSUMÉ, Roman en cinq récits (Amarante, 2016)

Dans ce nouveau roman de Jacques Hiver qui clôt sa trilogie entamée par Ze Cercle et poursuivit par Le Macareux islandais, cinq destins se livrent : un commissaire de police retraité, un journaliste has been, une comédienne et un comédien, tous deux sociétaires honoraires de la Comédie française, ainsi qu'un inconnu trop discret. Cinq personnages et cinq récits qui s'entremêlent et forment tour à tour autant de manières de voir les choses, d'aborder l'existence.

 


Auteur concerné :

Jacques Hiver


dernière mise à jour : 22 octobre 2017 | © Amarante 2017 |mentions légales