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Interview

Interview par Emmanuelle Grivelet-Sonier

La Barbarie des Exils est votre premier roman, il est à la fois un roman intimiste et historique sous fond de guerre d'indépendance en Algérie, est-ce aussi un roman autobiographique ? Etes-vous la petite L. dont les rêves éveillés et sidérés peuplent votre livre ?

L'écriture de ce roman est cathartique mais non autobiographique, il s'agit d'une autofiction. Les faits historiques sont réels, la guerre est réelle, ce qui est dit, a été vécu dans la réalité. J'ai tiré un fil de la petite histoire de ce qu'est la vie à cette époque-là, au croisement des destinées humaines, le passage de ce fil continu rencontrant d'autres fils forme l'entrecroisement d'une chaîne qui constitue la trame, de cet entrecroisement naît une toile, une toile aux différents reflets dans laquelle le lecteur, peut se laisser captiver, prendre, interroger sa relation entre soi et les autres, il n'en ressortira pas toujours indemne.
Cette autofiction est un tissage, j'emploierai cette métaphore car c'est "le tissage des lettres qui devient le paradigme de l'entrelacement", c'est-à-dire l'écriture, tisser une toile c'est écrire.

"Les héros de romans naissent du mariage que le romancier contracte avec la réalité" dit François Mauriac, mes personnages fictionnels posent différentes questions sur la guerre de libération algérienne, de leur confrontation avec le réel, de leur face à face avec ce non-dit de la guerre qui se cache sous le terme "incidents", de leurs choix idéologiques, du quitus et de l'horreur, que parfois, ce choix leur inspire. En filigrane les camps, la torture, la haine, omniprésents, dans la réalité de cette guerre et de l'exil par la voix, souvent off de L. Cette voix-off est un témoignage ou une voix intérieure qui se met au service du tissage, ordonne le discours des personnages, le rendant sensible dans le passage à l'acte de l' écriture. La voix - n'a pas besoin d un organe phonatoire pour exister, c'est le lecteur - la lectrice - qui donne sens à la voix de L.
L'enfant L. est émerveillée par la beauté fulgurante et sensuelle de ce pays et sidérée par la folie meurtrière des hommes, dans ce temps de la guerre, elle est en état de stupeur émotive, elle a subi "l'influence néfastes des astres", elle est figée, arrêtée dans le temps sans doute portant une blessure psychologique traumatisante au point que parfois ses émotions semblent absentes parce qu'elle est dans l'incapacité de dire son épouvante, elle est sidérée devant l'apparition du non-sens, pour elle, de cette guerre, la verbalisation est difficile, voire impossible. Peut-être nous parle-t-elle des non-dits de l'écriture, de la difficulté de tisser une toile.

Suis-je L. ?
si j'accepte de l'être, je suis aussi les autres personnages et incarnations du roman, mais ce roman est un menteur, "les personnages s'écoutent et se racontent, car dans les vies les plus tourmentées, les paroles comptent peu. Le drame d'un être vivant se poursuit presque toujours et se dénoue dans le silence. L'essentiel, dans la vie, n'est jamais exprimé."

Est-ce qu'un événement particulier vous a décidé à écrire La Barbarie des Exils ou était-ce un projet de longue haleine ?

Ce projet d'écriture est un projet de longue haleine, je n'osais pas passer à l'acte, jusqu'à ce que les fils de ma vie croisent la psychanalyse, et ce travail psychanalytique lié à différentes rencontres littéraires (Kossi Efoui, Hervé Pierskarki) m'a fait réaliser combien il m'est désormais impossible de ne pas écrire, l'acte d'écrire est devenu pour moi vital et incontournable.
Cela m'est apparu comme une évidence, je devais dire le traumatisme de cette guerre, dire ce que je ressentais de cette guerre presque soixante ans après, parce qu'elle revenait par vagues successives dans ma vie, elle m'étouffait m'obligeant à la nommer.
Mes rencontres oniriques avec des auteurs aussi différents que Antonio Lobo Antunes, Imre Kertesz, Jorge Semprun, Aaron Appelfeld, Jérôme Ferrari, Benjamin Stora et Marguerite Duras ont été un soutien infaillible. Marguerite Duras si présente.

La douleur des corps et des âmes mutilés des "Sans."

"- Les Sans, encore vivants peut-être ? [...]
s'enfouissant dans les sexes alanguis, gonflés, offerts, ouverts sur leur peur de mourir,
leur désespérance chronique, cernés par l'Afrique du Nord qui explose leur corps ou ce qu' il en reste en myriade de mouvements saccadés, mécaniques, précis, impulsés par le bassin des femmes aux formes généreuses, à la chaleur ténue, si semblables aux nus de Titien, décimant leurs illusions tenaces dans la barbarie de leur exil."

Aviez-vous la nécessité de livrer un message, un témoignage, notamment sur les événements pendant la guerre d'Algérie ?

Est-ce que mon écriture procède d'un engagement, peut-être, plus humblement je veux dire l'horreur, le nihilisme de cette guerre, de toutes les guerres, les différents engagements, la fraternité des armes et des corporations, la lutte sans relâche du peuple Algérien pour son indépendance, le refus de partir des "pieds - noirs", les abandons politiques et les alliances défectueuses, les prises de conscience des acteurs de ce drame enferrés dans leur personnage et en filigrane la torture et les camps, les mêmes armes employées, les viols et les rapts, les haines fratricides, les luttes intestines pour le pouvoir, l'abandon et l'exil programmés, ce déchirement de l'affect.

Votre roman se déploie à travers un enchaînement de réminiscences liées à l'enfance de cette petite fille L. et des échanges fulgurants entre son père et des protagonistes de la guerre, ce qui lui donne une densité toute particulière : comment avez vous mené et vécu cette écriture ?

J'ai vécu cette écriture dans la douleur, physique et psychique, dans le doute du son, du mot juste, du rythme. Tout cela m'obsédait et m'envoûtait à la fois. J'ai visionné des témoignages d'appelés, d'officiers, de femmes, des deux camps, j'ai plongé dans la souffrance de leurs corps et de leurs âmes, dans l'intensité de ce face à face avec la mort.
Pour dire l'indicible de cette guerre, mon écriture devait rester concise, incisive, vivante et malgré cette horreur de la guerre, ce déni de démocratie, l'espoir comme une immanence, Jean, le personnage de Jean est la métaphore de l'espoir, celui de Sophia, la liberté d'être, le choix conscient d'une lutte sans fin, leur engagement sans faille pour la justice et leur amour de l'Autre, pour l'Autre.
Il me semblait parfois être habitée, ce n'est pas de la schizophrénie, mais plutôt le sentiment d'être traversée, poinçonnée par les voix, l'écriture de différents auteurs jusqu'à ressentir leur présence presque charnelle, l'écriture est devenue un acte de résistance face à la mort, elle m'a transformée.
Et puis toujours, la présence de Marguerite Duras à mes côtés, y compris dans la sidération de L.

Avez-vous écrit ce roman pour une personne, vous évoquez le souvenir de Maguy Albet, au début de votre livre ?

Maguy Albet, professeur des Universités, grande lectrice, directrice de collection aux Éditions L'Harmattan a été d'une infinie patience lorsque émue je lui ai porté mon premier manuscrit, illisible, elle m'a encouragée : "- travaillez encore, reprenez vos textes, recommencez."
Son cadeau, le livre de Jérôme Ferrari, Où j'ai laissé mon âme que j'ai lu et relu jusqu'à la nausée.
Je regrette de n'avoir pas eu le temps de lui faire lire La barbarie des exils car Maguy Albet nous a quittés.

Quand on termine un premier roman, est ce qu'on pense au prochain ?

Sans doute, il y a dans ce premier roman imparfait des pistes inexplorées et sa fin abrupte a provoqué une demande. Un de mes lecteurs m'a écrit ceci :
"- Je suis amoureux de vos personnages et la fin brutale de votre roman me laisse… sur ma faim ! Que deviennent-ils après, après leur exil, en France ou ailleurs ?"
Cette toute première critique est récurrente et je me pose la question de savoir "Comment écrire une suite qui n'en soit pas une ?" Je voulais dire "adieu" à mes personnages en reconnaissant qu'ils m'habitent encore... En fait les mots, leurs maux m'habitent tout autant que leur imaginaire, leur quête identitaire déchirante aussi. Comme le souligne si bien Milan Kundera : "Le personnage n' est pas une simulation d'un être vivant. C'est un être imaginaire."
J'ai besoin de cet imaginaire pour vivre.

Emmanuelle Grivelet-Sonier
octobre 2016

LA BARBARIE DES EXILS, Roman (Amarante, 2016)

Fille d'un commandant français en poste en Algérie durant la guerre de libération, la petite L. s'imprègne du monde qui l'entoure, de sa chaleur qui la hantera à jamais, jusque dans l'exil. Lumineux souvenirs d'enfance. Puis viendra l'exil et sa barbarie, le bateau pour la France, la brutalité de l'arrachement, l'insoutenable cassure. L'abandon à jamais. Un roman puissant et fort, un rythme très personnel, comme des pulsations qui entraînent le lecteur vers les profondeurs de l'être confronté à la force de l'histoire en marche.

 


Auteur concerné :

Martine Lyne Clop


dernière mise à jour : 22 octobre 2017 | © Amarante 2017 |mentions légales