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Articles de presse

Jenny. La Pleybennoise guidant le peintre Delacroix

Jeanne-Marie Le Guillou, surnommée Jenny, est née en 1800 à Pleyben et partie travailler en région parisienne, très jeune. De fil en aiguille, elle est devenue la servante du peintre Eugène Delacroix, avant de côtoyer Chopin, George Sand ou Charles Baudelaire... Une histoire hors du commun relatée dans un livre, paru en octobre (*)

Parfois, de petites histoires parviennent à s'extirper de l'ombre de la grande. Quitte à resurgir de nombreuses décennies après en pleine lumière. Comme celle de Jeanne-Marie Le Guillou, surnommée Jenny. Née le 22 octobre 1800 à Pleyben, en Centre-Finistère, d'un père couvreur et d'une mère travaillant à la journée, elle apprend très tôt à écrire et parler français dans l'une des quatre écoles du bourg. Dégourdie, deuxième des sept enfants de ses parents, Jean et Jeanne-Marie, elle prend soin de ses frères et sœurs. Elle nourrit vite le souhait de partir en région parisienne.

Enigmatique

C'est chose faite peu avant sa majorité. À première vue, un exemple classique de l'exode rural. "Elle va pourtant vivre quelque chose d'extraordinaire pour une jeune femme de son milieu", affirme Anne-Lise Sérazin

Cette sociologue nantaise est l'auteure d'un livre, intitulé "Jenny", publié en octobre dernier. Elle y relate, de façon parfois romancée, la vie de cette Pleybennoise dont l'exil l'a finalement menée à devenir la servante de l'un des peintres français les plus célèbres de l'histoire, Eugène Delacroix. "Pour mon doctorat, j'ai travaillé sur les migrations des jeunes Bretons du XIXe siècle et leur inscription professionnelle dans leurs nouveaux lieux de vie", explique Anne-Lise Sérazin, d'origine morbihannaise. "J'ai eu l'occasion de découvrir un certain nombre de travaux autour des servantes. J'en suis venue à découvrir l'existence de Jenny il y a une dizaine d'années, en voyant son portrait au Louvre. Elle m'a très vite paru assez énigmatique".

Un tableau à plusieurs millions de francs

Anne-Lise Sérazin se lance alors sur les traces de Jeanne-Marie Le Guillou. Elle consulte des travaux généalogiques, ainsi que des écrits du Pleybennois Yves Fitamant, ancien journaliste du Télégramme. Ce dernier a recensé dans un document les Pleybennois qui ont marqué l'histoire. "J'avais flashé sur un article du Télégramme où il était question de la mise aux enchères d'un tableau de Delacroix à Brest, parti pour plusieurs millions de francs. Il représentait une Jenny Le Guillou, du Centre-Finistère", indique Yves Fitamant. Anne-Lise Sérazin épluche également les correspondances de Delacroix. Son travail lui permet de retracer avec une précision étonnante la vie de Jenny.
Elle est devenue tout pour lui
Arrivée à Paris, la jeune Pleybennoise fait la connaissance d'Eugène Delacroix dans les années 1830, alors qu'elle est servante dans la famille Pierret. Le peintre est alors méconnu. "Il n'a jamais été quelqu'un de très riche mais il avait l'habitude d'être servi", affirme la sociologue. Elle estime l'arrivée de Jenny auprès de Delacroix en 1833, d'après les correspondances qu'elle a épluchées. Il est séduit par sa droiture et son éducation, elle qui écrit le français. Très vite, la présence de Jeanne-Marie devient indispensable auprès du peintre. "Il était souvent malade, c'était un homme fragile. Il souffrait régulièrement de laryngites", relate Anne-Lise Sérazin. "Jeanne-Marie est devenue tout pour lui". Une mère, une sœur, une femme peut-être ? "Un peu tout ça à la fois", élude l'auteure de "Jenny".
Si ce côté protecteur sied bien à la Bretonne, elle profite également de la bonté de Delacroix. "Elle est tombée enceinte alors qu'elle servait la famille Pierret. Delacroix a tout fait pour placer l'enfant, Lucile-Jenny. À l'époque, c'était inconcevable. Elle aurait tout aussi bien pu finir prostituée". Il n'en sera rien. Au contact du peintre, elle se retrouve à côtoyer quelques-unes des grandes figures culturelles de l'époque : Frédéric Chopin, George Sand ou encore Charles Baudelaire. Elle voyage beaucoup pour une femme de son époque et de sa condition sociale. Parfois raillée par les amis de Delacroix, qui la trouve envahissante, elle gardera toute sa confiance jusqu'à sa mort, d'une énième laryngite en 1863. Elle est "le seul être dont le cœur soit à moi sans réserve", écrit ainsi Eugène Delacroix en 1855.

Des œuvres en héritage

À tel point qu'il ne veut pas en être séparé à sa mort. Décédée en 1869, Jenny repose désormais auprès de lui, au cimetière du Père-Lachaise. Elle laisse alors derrière elle des tableaux, que son maître lui a donné en héritage. Trois d'entre-eux sont destinés au Louvre : le portrait de Jenny (vers 1840), ainsi que celui de Lucile-Jenny, sa fille, peint dans les années 1830, avant la mort précoce de l'enfant. "Delacroix lui a certainement laissé d'autres documents, d'autres tableaux, du mobilier ou peut-être des lettres. Ils ressortiront sans doute un jour".
(*) "Jenny", d'Anne-Lise Sérazin, éditions L'Harmattan, 234 pages. 21 €
Dimitri L'hours

LE TELEGRAMME, décembre 2017

http://www.letelegramme.fr/bretagne/jenny-la-pl...

Auteur concerné :

Anne-Lise Sérazin


dernière mise à jour : 25 août 2019 | © Amarante 2019 |mentions légales