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Critiques

critique littéraire de Lisa Cligman Mizrachi sur "Dernières nouvelles avant le jour" Lucile Bernard

"Dernières nouvelles avant le jour"
paru novembre 2012 (aux éditions l'Harmattan Paris)

"Dernières nouvelles avant le jour" comporte dix-sept récits très courts, de deux à dix pages environ ; seul le dernier atteint vingt-huit pages. Centré sur l'amour fraternel, il relate le destin tragique et les rêves de deux adolescents. Il se déroule dans la favela d'un pays qui n'est pas nommé. Il marie pour le plus grand bonheur du lecteur le réalisme et l'imaginaire poétique.
La plupart des nouvelles sont situées au Maroc. Le thème de la fillette et de la jeune fille est au cœur de huit nouvelles dont quatre portent un prénom féminin : "Noura", "Zara ou le silence des oiseaux", "Lola"," Léa". Mais "Le Printemps des boutons d'or", "Les rives de l'exil", "Une histoire de presque rien du tout", "L'éternité des jours" traitent du même sujet. Le couple occupe aussi trois nouvelles : "Si beau l'ailleurs", "L'amour n'a pas d'âge", "La faim d'un amour".
Grâce à une profonde empathie, Lucile Bernard a acquis la connaissance des coutumes et des êtres du Maroc. L'atmosphère dans laquelle baigne la plupart des récits bouleverse le lecteur si l'on ajoute qu'un des thèmes majeurs est l'innocence perdue : dans "Noura", c'est la petite victime elle-même qui raconte sa vie et son viol. Malgré l'horreur et la précision des faits, aucune complaisance dans la narration, un ton juste et les mots d'une enfant :
"… Puis une nuit, mon maître était monté jusqu'à la remise où on met les poubelles, c'est là que je dormais. Cette nuit-là, j'avais laissé la porte ouverte tellement ça puait là-dedans, à cause de la chaleur et de toute la nourriture qu'ils jettent aux ordures …
- Tu es là Noura ?
Moi j'étais pas là. Je disais rien du tout. J'avais reculé dans un coin, les genoux repliés contre moi, le cou rentré dedans pour me faire toute petite…
Il s'est jeté sur moi, m'a écarté les cuisses en me bourrant de coups de poing. Moi je hurlais de peur. D'un coup il a enfoncé son couteau de chair entre mes jambes, jusqu'à la gorge…"
Même justesse de ton dans : "Le printemps des boutons d'or" : la guerre perçue par un enfant : style précipité comme sa course au sein du chaos ; fraîcheur de l'innocence fracassée par le mal qu'elle ne comprend pas :
"Ma petite princesse des étoiles n'arrête pas de courir … Même qu'elle voudrait bien attraper les étoiles qu'elle voit briller là-haut quand elle fait semblant de dormir dans son lit, la nuit, parce qu'elle a tout le temps peur, la nuit, vous savez ? A cause du noir, à cause des grands éclairs jaunes aussi qui passent et repassent, zébrant le ciel avec un bruit terrifiant … Elle court, écarte les bras, ses pieds frappent l'herbe grasse et tendre qui se courbe et ondule, sa tête cherche le ciel. Ses pieds se précipitent plus encore parce qu'il faut oublier le bruit, tous ces éclairs jaunes, les villes noires qui culbutent et s'effondrent comme des châteaux de cartes…"
Violence encore dans "Les rives de l'exil" : vérité des situations et du langage populaire de la jeune prostituée : "J'ai le cœur coulé dans du béton" avec au cœur même du malheur la tension irrépressible vers une vie meilleure qui apparaît à divers degrés dans tous les textes et se manifeste par l'échappée dans le rêve : c'est le cas de l'inoubliable nouvelle intitulée "Zara ou le silence des oiseaux" : l'ultime survie au désespoir se fait prière incantatoire :
"Alors, au milieu de toute cette nuit, s'il m'est permis encore de rêver, laissez-moi courir, pieds nus, sur la mousse des forêts, m'étendre sur le dos des rivières, bondir d'une secousse d'échine au milieu des champs en feu des coquelicots ….
S'il m'est permis encore de rêver, laissez-moi courir nue dans la brousse de mes rêves, lécher la terre, poser un à un le coussinet de mes pattes entre les herbes sèches …"
Ce désir de communion avec la terre, le ciel et la mer circule d'un bout à l'autre des textes d'autant plus ardent que la pureté primitive de l'univers a été souillée : dans "Toute une vie" les cris et la mort de l'arbre qu'on abat saisissent le lecteur en plein cœur.
"Rââââhh ! Putain de monde ! Toute une vie à rien ! Eh ! toi, arrête avec ça ! Arrête avec ta scie ! L'arbre, j'te dis, c'est mon frère ! …
Rrâââh !! J'ai en moi toute la fureur du monde, poing sanglant levé à la face des hommes et je tourne avec ma colère …"
Le souffle s'amplifie, le rythme s'accélère : "Et les arbres se mettent en marche, tous ensemble sur leurs jambes noueuses. Ils marchent d'un seul bloc, comme un mur de broussaille mêlé de troncs, ronces tordues… Ils marchent comme une marée grondante avec des rugissements de fauves et d'alouettes bleues."
C'est avec la nouvelle : "Léa" que l'hymne à la nature atteint, grâce à l'ampleur cadencée des phrases sa plus émouvante expression : c'est en creux que sont révélées toutes les richesses de la vie sur la terre :
"Je n'ai jamais connu …" litanie dix fois répétée dans dix chapitres qui dévoilent les visages multiples de la beauté :
"Je n'ai jamais connu la terre non plus … quand elle se lève, ouvre les yeux … la terre qui danse et tourne comme une mariée au ventre rond et plein …
Je n'ai jamais connu les terres brûlées crépitant de chaleur et de souffre, le galop de la brousse sous le piétinement des buffles, cornes jetées en avant, crevant des rideaux de touffeur violette …"

Mais n'omettons pas que Lucile Bernard aime glisser à l'occasion quelques notes d'humour qui, en introduisant une distance, un sourire, allègent la tension du lecteur ; c'est le cas notamment dans "Lola" qui débouche pourtant sur un drame terrible :
" En face de moi, y'avait toujours cette tarentule, mangeuse d'hommes qui dévorait Mickey des yeux, Mickey qui fondait comme un iceberg sous les tropiques et puis mon père qui comprenait rien pour changer qui regardait la fille et puis Mickey…"
Cet humour se révèle pleinement dans : "Poulet grillé ou tagine ?" et " La faim d'un amour".
L'écriture de Lucile Bernard offre une large palette : aussi à l'aise dans la narration, le monologue ou le dialogue, elle use tantôt du style familier, voire argotique, tantôt du style soutenu, ample, cadencé, passant du réalisme à la prose poétique véhiculant de superbes métaphores.
Lisa Cligman Mizrachi

Lisa Cligman Mizrachi
novembre 2012

Auteur concerné :

Lucile Bernard


dernière mise à jour : 25 juin 2017 | © Amarante 2017 |mentions légales