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Articles de presse

Entretien avec Latifa Abousaid (Femmes du Maroc)

Entretien de Latifa Abousaid avec Lucile Bernard
à propos de son livre "Dernières nouvelles avant le jour" paru aux éditions de l'Harmattan (Paris - novembre 2012)

Lucile Bernard, vous mettez à mal le fameux dicton "le style c'est la personne" : quand on passe d'une nouvelle à l'autre on change totalement de style !
Je sais, mais cela est fait en toute conscience. Tout au long de ce recueil, j'ai essayé de donner la parole à ceux qui ne pourront jamais la prendre. J'ai fait pour miennes ces paroles du poète Aimé Césaire, tirées de son magnifique "Cahiers d'un retour au pays natal": " Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir." J'ai essayé de reproduire fidèlement le parler, le langage, le discours, le ressenti de celles et ceux qui m'ont inspiré ces histoires quelle que soit leur condition sociale. Je témoigne pour elles, pour eux. Certes, je prends des risques en restant parfois si près du langage, de la façon de parler de certains de mes personnages mais je les assume jusqu'au bout. Je veux rester fidèle à une vérité.

Beaucoup de nouvelles traduisent une souffrance à peine supportable. S'agit-il d'histoires vraies?
Tout est vrai dans ce recueil et rien ne l'est totalement. A partir de faits concrets, place a été donnée aussi à l'imaginaire. Ce recueil regroupe 17 courtes histoires de vie romancées (dont 7 se passent au Maroc). Certes, certains personnages vivent l'indicible. La vie ne leur a pas fait de cadeau. Mais un souffle d'espoir traverse ce recueil de bout en bout, Je l'ai senti, ce souffle, tout au long du travail de l'écriture. J'espère que le lecteur y sera sensible.

Je confirme. Un souffle d'espoir traverse cette œuvre, on rencontre le malheur mais la poésie qui sauve n'est jamais loin. La chanson aussi est fortement présente.
Oui, la poésie sauve l'homme et le monde. Tout au bout de la nuit, il y a toujours la lumière. Il ne faut jamais l'oublier. L'écriture est un de mes essentiels. La chanson aussi. A l'intérieur des nouvelles, on rencontre Edith Piaf, Léo Ferré. J'ai suivi des ateliers de chant quand j'étais en France. La voix est un de nos déterminants. Chanter, comme tout travail créatif, aide à trouver sa voie. Que l'on chante juste ou faux, peu importe ! Il faut donner à tous la possibilité de s'exprimer par le chant. On se découvre quand on libère sa voix. Chanter participe au bien-être de tout un chacun.

La chanson est présente à côté de la mer, la mer toujours, omniprésente dans ce recueil
Oui, la mer est un thème récurrent pour moi, la mer dans toutes ses connotations, la mer, la mère, l'amer aussi. On les retrouve, sous des formes différentes, tout au long du livre. La mer, le désert, la nature et, plus spécifiquement, la quête de l'infinitude est un besoin viscéral chez moi. C'est la recherche de l'infinitude qui m'a amenée à m'installer à Marrakech, aux portes du désert. La littérature aussi, l'art sous toutes les formes : chant, danse, dessin, peinture, calligraphie, poésie, écriture permettent d'aller vers cette infinitude. C'est ce qui m'a amenée à créer ce centre de création artistique à Marrakech où se déroule cet entretien.

Justement, à propos d'écriture, pourquoi le choix des nouvelles et pas celui du roman ?
L'écriture est également une question d'endurance. L'écriture d'un roman s'apparente pour moi, pour l'avoir déjà pratiquée, à une course de fond. Elle requiert un temps long et en quelque sorte de se couper du monde. Elle nous absorbe totalement. Les nouvelles permettent d'aller et de venir, d'entrer et de sortir à sa guise. La nouvelle sied mieux à mon style de vie, à mes contraintes du moment. C'est un exercice de style très intéressant, stimulant et très contraignant car il exige d'être bref, il exige une certaine réactivité, un esprit qui synthétise et va droit au but sans sacrifier au style, à l'intrigue. J'écris depuis toujours, romans, nouvelles poésie, essais. J'ai été publiée dans des revues poétiques (Castor Astral), anthologie, j'ai participé à des expositions avec des peintres, des écrivains en France mais c'est la première fois que l'on m'édite un recueil de nouvelles. Je reviendrai probablement au roman plus tard.

Un autre thème récurrent dans ce recueil, celui de la violence faite aux femmes, aux enfants en particulier….
Oui, vous avez bien lu. C'est vrai je me sens très concernée, voire révoltée, bouleversée, par la façon dont la société traite (encore, au 21è siècle) les plus faibles de ses membres. Je suis révoltée par la façon dont certains, souvent des hommes - mais parfois aussi les femmes sont complices et assistent les bourreaux- maltraitent femmes et enfants. Je ne peux rester indifférente à cette misère, ces injustices, faites aux femmes, aux enfants. C'est aussi pour témoigner de cette réalité-là, parfois insoutenable, que j'ai écrit ce recueil. C'est pour cette raison-là aussi que j'aimerais qu'il vive, pour toutes ces voix dans le silence.

Les femmes écrivent moins que les hommes. Faute de temps. Une autre discrimination faite aux femmes ?
Je ne suis pas certaine que les femmes écrivent moins que les hommes. Je ne pense pas qu'il s'agisse de discrimination. Les femmes qui s'autorisent à écrire, trouvent le temps pour ce faire. Peut-être, est-il vrai, que ce doit être un peu plus difficile pour les femmes au Maroc mais ceci est un autre débat… Homme ou femme, quand on est porté par la passion de l'écriture, on se met à écrire, avec son vécu, ses émotions car on ne peut pas faire autrement que d'écrire. Être publié (e), c'est une autre histoire, mais dans tous les cas, cela n'a jamais été une fin pour moi mais ce n'est pas notre sujet ici. Evidemment, la production d'un homme ou d'une femme sont différentes car les uns et les autres jettent un regard différent sur la vie, les êtres, les choses. Mais l'écriture, c'est l'écriture, elle nous habite. Elle est sans concession. On ne peut la trahir sans se trahir aussi. Un écrivain doit aller jusqu'au bout de lui-même, avec lui, les autres et le monde. Nous faisons partie d'un tout.

"Dernières nouvelles avant le jour".
Livre disponible sur e-book (internet) ou à la Fnac, en librairies (en rayons ou sur commande).
Diffusion Maroc Sochepress

Lattifa Abousaid

Auteur concerné :

Lucile Bernard


dernière mise à jour : 12 décembre 2017 | © Amarante 2017 |mentions légales