JULES VERNE ET L'AFRIQUE DU NORD

Robert Romieu

- Jules Verne a deux ans quand les français prennent Alger, et il meurt en 1905, peu avant qu'à Algésiras l'Europe n'impose au Maroc sa tutelle. Sa vie coïncide donc avec une période faste pour les entreprises coloniales. Sa jeunesse est jalonnée par ces épisodes sanglants de la conquête de l'Algérie que les images d'Epinal transforment en légende dorée, siège de Constantine en 1837, Défense de Mazagran en 1840, prise de la smala d'Abd-el-Kader en 1843 ou combats de Sidi-Brahim en 1845. Sa famille paternelle aussi bien que maternelle, depuis plus longtemps encore installée à Nantes, sont peu ou prou concernées par la vocation maritime de la ville, et le frère cadet de Jules entrera même dans la marine. Même si le port de Nantes est normalement tourné vers l'Atlantique, l'ouverture du canal de Suez réoriente une partie de son trafic vers la Méditerranée. En outre la famille de sa femme compte plusieurs militaires, et lui-même, du côté maternel, en a plus encore depuis que leur ancêtre Allot, un garde écossais, a été anobli par Louis XI. Donc, nombre de parents, devenus officiers, en Algérie, sont d'un milieu où, suivant l'exemple du maréchal Bugeaud, la colonisation ne se conçoit d'abord qu'avec l'épée.
- Mais Jules Verne appartient aussi, professionnellement ou culturellement, à une intelligentsia d'opinion avancée, et parfois subversive. A son arrivée à Paris, le jeune auteur n'a pu ignorer, juste après les journées de juin 1848, le départ des chômeurs ou des "mauvais esprits"dont le gouvernement se débarrasse en les expédiant de l'autre côté de la Méditerranée. En 1851, il a vu l'Algérie se transformer à nouveau en bagne ou lieu de relégation pour républicains intraitables dont certains sont ses amis. Surtout, ses fréquentations lui ont fait côtoyer les émules de Cabet, Proudhon ou Fourier. Guéroult et Duveyrier le convertissent aux idées saint-simoniennes de Lamoricière pour qui l'Algérie a surtout besoin de techniciens et de capitaux. Par ailleurs, Elisée Reclus, un des modèles du Paganel dans les Enfants du capitaine Grant, le sensibilise aux doctrines libertaires, ce même Reclus qui avec sa famille fondera en 1884 dans le Dahra algérien une colonie anarchiste. Enfin la jeunesse de Verne a baigné dans ces idées quarante-huitardes que ses liens avec son éditeur Jules Hetzel ont entretenues. Il est donc tout à fait acquis, et son œuvre en témoigne, au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ou aux principes des nationalités. Si le capitaine Nemo est le héros précurseur de l'anticolonialisme, Jules Verne reconnaît-il pour autant la validité de la colonisation française en Algérie ?
- Sur ce point il aurait peut-être pu se faire une opinion plus précise grâce à un contact direct avec le Maghreb. Quelques escales au cours de ses périples maritimes en 1878 et 1884, plus quatre jours de voyage ferroviaire entre Annaba et Tunis suffiront-ils, surtout quand, reçu avec les honneurs dûs à sa notoriété, c'est le bey de Tunis qui met son propre wagon à la disposition de l'illustre écrivain. Et puis Verne retrouve là-bas son fils et sa femme qui ont résidé chez son beau-frère Lelarge à Oran, ou tous les militaires de la famille, ses cousins, Georges et Maurice Allotte, ainsi qu'à Alger son gendre, le colonel de Farcy. C'est donc à travers leurs témoignages que Verne connaîtra surtout le pays. Il n'est donc pas étonnant qu'on retrouve tant d'ambiguïtés ou de contradictions dans l'image que le Maghreb lui renvoie. L'éponge vernienne devient un fourre-tout où chacun retrouvera les siens, surtout si l'on considère que les cinq ouvrages au décor totalement ou partiellement nord-africain, écrits à des dates différentes et dans des circonstances les plus dissemblables, reflètent des influences opposées.
- Deux de ses romans Mathias Sandorf en 1885, et les Mirifiques aventures de maître Antifer en 1894, bien qu'entièrement différents, ont au moins en commun d'intégrer au milieu des pérégrinations et tribulations de leurs personnages quelques scènes nord-africaines où l'auteur se souvient visiblement de ses croisières méditerranéennes avant que le dramatique attentat dont il fut victime en 1886 ne vienne mettre un terme à ce genre de voyage.
Publié en 1885, Mathias Sandorf, est un ouvrage ambitieux à plus d'un titre. Dans le domaine littéraire, il prétend égaler les plus grands succès d'Alexandre Dumas. Politiquement, il retrace la vie d'un patriote hongrois luttant pour l'indépendance de sa patrie. Au plan géographique, c'est toute la Méditerranée occidentale, et même une partie des Balkans qui serviront ici de décor. Inspiré par Ladislas Teleki, Sandorf combat, entre autres, les ravisseurs de sa fille Sava, Namir la marocaine, et son fils adoptif Sarcany, un libyen. Là aussi, l'axe du mal se trouvant au sud de la Méditerranée, l'action se déroulera donc en partie à Tétouan et Tripoli. Devenu le docteur Antékirtt, Sandorf a choisi comme repaire une île du golfe de Sidre (Grande Syrte) baptisée Antékirtta. Devenue un technopôle saint-simonien, grâce à un héritage moyen-oriental il y finance les recherches les plus avancées, sous un régime idéalement anarchique assurant le bonheur de ses deux mille habitants avec l'aide d'un équipement "tout électrique".
- Plus intéressants que cette île utopique sont les épisodes maghrébins. Ayant visité en 1878 Ceuta et Tétouan, l'auteur nous fait du préside espagnol et de la cité rifaine des portraits bien enlevés. Il relève dans la première la tristesse de le colonie militaro-pénitentiaire et, toujours d'actualité, l'irrédentisme espagnol en ce qui concerne Gibraltar, tandis qu'il restitue pour la seconde les rumeurs et les couleurs d'une équipée nocturne. En Tunisie l'écrivain reprend les impressions du voyage fait en 1884, sans oublier de mentionner, comme dans Hector Servadac, cette tombe de St Louis en un discret hommage rendu aux croisés. L'auteur a réservé pour la fin ses morceaux de bravoure, c'est-à-dire la fête des cigognes à Tripoli et la libération de Sava. Malheureusement derrière le pittoresque du décor trop d'érudition laisse transparaître les origines livresques d'une inspiration qu'ont alimenté, outre un certain baron de Krraft, nommément cité, les ouvrages d'un ami de l'auteur, Henri Duveyrier. Alors que souffle le gibly, l'aigre vent du sud (!), les Mouçafirs (étrangers) européens vont surgir dans la skifa (vestibule) de la zaouïa où Sava est enfermée. Au-dehors la fête bat son plein dont les numéros les plus appréciés sont ceux des touaregs acrobates (?) ou des Aïssassouas, membres d'une confrérie religieuse ascétique et mystiques aux exhibitions bien connues.
- Mais l'accent est surtout mis sur la confrérie de Sidi Mohamed ben Ali es Senoussi, né vers 1800 près de Mostaganem, d'où le nom de senoussites donnés à ses affidés. Face à l'avancée européenne et après un séjour à La Mecque, sa doctrine renchérira sur le rigorisme religieux. A la fin du XIXe siècle, son successeur, Mohamed el Madhi apparaît comme un autre Ben Laden. Lui aussi appelait au djihad en promettant une fin proche aux chrétiens, mais aussi, en lieu et place des juifs, aux turcs, la secte ayant essaimé jusque dans l'empire ottoman. Si la Cyrénaïque en est le repaire, c'est au Sahara qu'elle s'illustre le plus en y massacrant nombre d'européens. Vaincus par les italiens, ces senoussites prendront enfin leur revanche quand ils régneront sur la Libye en la personne d'Idriss el Senoussi (1950-1969). Dans Mathias Sandorf, Sarcany est leur agent de liaison avec toutes les pègres méditerranéennes grâce auxquelles la confrérie peut s'armer. Partie du Maroc, sa caravane suivra, à la limite de l'influence française, ces confins sahariens chers à nos actuels djihadistes jusqu'en Cyrénaïque, recrutant d'oasis en oasis des partisans fanatisés. A leur arrivée, c'est au nombre de 2000 que ces senoussites, héritiers des pirates barbaresques et précurseurs d'Al Quaeda, armeront une flotte pour attaquer Antékirrta. Heureusement que les armes de destruction massive du docteur Antékirtt en viendront à bout. On aboutit donc à ce paradoxe, déjà souligné par J.Chesneaux, qui pousse un nationaliste à refuser aux autres ce qu'il recherche pour son pays, l'indépendance. Est-ce parce qu'il appartient à la minorité hongroise de Transylvanie que Sandorf s'oppose ainsi à l'Islam ? A moins que Verne ne se soit ici convaincu de la supériorité européenne. Le fait que l'action se situe en l'an 1300 de l'Hégire (1922) reflète-t-elle une défaillance éditoriale, car Hetzel est un correcteur sourcilleux, ou l'ignorance d'un Islam réduit à un orientalisme de bazar ?
- Les Mirifiques aventures de maître Antifer (1894) illustrent mal le versant sombre de la biographie vernienne car, après 1886, des problèmes familiaux, la disparition de son éditeur, surtout l'infirmité et la maladie avec pour corollaire la vente de son yacht, le St Michel III, donc la fin des grands voyages, génèrent plutôt des oeuvres pessimistes. Ici l'auteur a voulu renouer avec les recettes déjà utilisées dans Mathias Sandorf. D'abord cet héritage oriental, représenté par un trésor dont la recherche fournira la matière de l'ouvrage. Il a été légué par Kamylk-Pacha, un richissime égyptien resté fidèle à l'empire ottoman, au père d'Antifer qui lui avait sauvé la vie après la reddition de Jaffa devant les troupes de Bonaparte en 1799. Ensuite le prototype vernien de l'île mystérieuse et volcanique évoquant cette Atlandide platonicienne où toutes les utopies se réalisent, c'est-à-dire Antékirtta, est justement celle où ce trésor oriental a été enterré en septembre 1831. En fait, ici l'île n'a rien d'utopique, puisque apparue en juillet 1831 au sud de la Sicile elle disparaîtra à la fin de la même année. Des relevés océanographiques annoncent sa prochaine réapparition au cours du XXIe siècle, ce qui ne manquera pas de susciter quelques tensions entre les pays qui en revendiqueront sûrement la propriété. Enfin, comme dans Mathias Sandorf, le cadre géographique dépasse l'Afrique du Nord, car la recherche du trésor va mener Antifer du golfe d'Oman au Spitzberg, en passant par l'Ecosse et les côtes congolaises ! Pour situer son trésor, en effet Kamylk-Pacha n'a indiqué qu'une longitude, avant de se faire un malin plaisir de brouiller les pistes en donnant, au gré du périple maritime, d'autres coordonnées. Mais il semble que depuis les voyages des enfants du capitaine Grant, ce genre de quête n'intéresse plus autant le public, ou qu'après 1890 l'humeur est moins ludique. En tout cas, avec des tirages décevants et des rééditions limitées, l'ouvrage restera méconnu. Sur la route entre Mascate et Loango (Congo), Antifer débarque dans la régence de Tunis en avril 1862 pour prendre une diligence pour Annaba (Bône) puis, en l'absence de chemin de fer, un bateau pour Alger. De Tunis, il ne connaitra que l'avenue de la Marine et le quartier maltais, le seul indigène fréquenté étant un banquier levantin. Quelques bonnes notations sur la faune (lions, panthères), la flore (verdure glauque des ricin), l'habitat (gourbis drapés de toiles zébrées de rayures jaunes) émaillent ensuite la remontée de la Medjerda par Tabourka (Tebourba?) et Ghardimaou jusqu'à Souk Ahras. Une nuit à Annaba, si peu entrevue que l'auteur se croit obligé d'y placer déjà des monuments qui n'y figureront que vingt ans plus tard, et une escale à Alger, capitale de l'"Autre France", voilà à quoi se réduit cette incursion maghrébine, au grand dam de la suite d'Antifer qui déplore qu'"on ne s'arrête nulle part".
- Avec Hector Servadac, paru en 1877, nous tenons une œuvre originale et d'une audace qu'Hetzel s'employa à brider de son mieux. Le succès de Michel Strogoff vient de donner à son auteur, outre la fortune, une liberté vis-à-vis du carcan positiviste et scientiste où il étouffe. Le cadre est uniquement algérien (Mostaganem et le Dahra), mais en réalité projeté dans le cosmos il échappe à toute vraisemblance. Son héros est un officier français dont le nom, Servadac, a pour palindrome cadavres. Sous la gasconnade, rôdent donc mort et désarroi. L'action commence (et finit) à Mostaganem, cité algérienne dont la vocation maritime s'esquisse à peine. Comme le cousin de l'auteur, le capitaine d'état-major Servadac y tient garnison, mais préfère s'en échapper sous prétexte de relevés topographiques en campant plus à l'est. Cela vaut mieux pour lui, et pour l'exactitude du décor car en sortant de la ville ou en y entrant, il emprunte toujours la porte de Mascara, c'est-à-dire celle qui s'ouvre exactement à l'opposé de son lieu de destination dans le Dahra. On voit que l'auteur ne connaît guère la région avant que George Allotte de la Fuye, capitaine des spahis à Oran, ne lui fasse visiter la baie d'Arzew après une escale oranaise en 1878.
- L'intérêt du roman est ailleurs. Pour résumer cette fantaisie cosmique (et parfois comique par son merveilleux pataphysique), c'est en frôlant la Terre qu'une comète lui arrache pour l'emporter dans le système solaire un bout de Méditerranée et quelques terres environnantes. Parmi elles, l'ouest du Dahra transformé entre mer, Chéliff et une ligne allant du confluent de l'Oued-Sly au cap Maghroua, en île déserte (!) dont Servadac et son ordonnance, l'inénarrable Ben-Zouf seraient les uniques habitants. Même si les campagnes militaires (1845 et 1864), l'émigration ou les épidémies ont dépeuplé le pays, l'auteur croit bon d'indiquer que tous les douars ou localités sont restés arrimés à leur monde originel, encore que la fantaisie toponymique présidant à leur énumération (au bord de quel loch écossais a-t-il trouvé ce Memounturroy en aval de Chlef ?) ne puisse relever que de l'affabulation. La providentielle présence d'une goélette russe permet de dresser l'inventaire des lieux. Outre ce morceau d'Algérie rebaptisé île Gourbi (3000Km2), ont été prélevés par la comète frôleuse un écueil tunisien (identifiable grâce au tombeau de St Louis), une miette de Gibraltar, un lambeau de Ceuta, un fragment de Formentera, l'îlot de La Maddalena au nord de la Sardaigne, plus quelques bribes de riviera française. Un seul autre navire, une tartane ancrée devant Ceuta, a échappé au désastre, ce qui permet d'offrir au lecteur un échantillonnage de nationalités diverses, treize anglais, dix espagnols, huit russes, trois français, un allemand et une petite italienne, soit 36 habitants. On peut regretter que Ben-Zouf ne soit qu'un surnom, unique concession à la couleur locale, car l'absence de l'élément indigène, pour symptomatique qu'elle soit, n'en est pas moins gênante. L'ordonnance, en fait un pur montmartrois, forme avec son capitaine un vieux couple où les rôles de père (Servadac), et de mère (Ben-Zouf) sont bien répartis selon les schémas saint-simoniens qui inspirent depuis Lamoricière une partie de l'armée d'Afrique. D'ailleurs les grands travaux décrits dans L'Invasion de la mer, roman plus tardif, ici sont déjà réalisés avec le percement d'un canal entre les chotts sahariens et le golfe de Gabès. Dans un mariage mystique unissant science occidentale et spiritualité orientale, combien d'ingénieurs, suivant l'exemple du "père" Enfantin, ne sont-ils pas partis à la recherche de la "femme idéale"? Ici, notre couple va fonder une colonie sans colonialisme, et d'autant plus idéale qu'elle n'est déjà plus de ce monde. Le père dirige cette communauté dont la mère assure la survie en répartissant équitablement les biens entre tous ces morts en sursis.
- Dans ce microcosme, nationalismes et racismes pourtant sévissent d'autant plus qu'en Europe l'époque s'y prête particulièrement, sans oublier le machisme qui fera de la jeune italienne une mascotte attendrissante, mais assujettie. Avec les russes les rapports sont simplifiés par le monolithisme d'un équipage asservi à leur seigneur, le comte Timascheff, avec lequel s'esquisse une alliance franco-russe. Pas de problèmes non plus du côté espagnol où se déchaînent tous les poncifs typologiques. Anticipant sur la génération de 1898, ces andalous céderont Ceuta aux anglais contre un hypothétique retour au pays. Plus encombrant est l'astronome français, Palmyrin Rosette, récupéré aux Baléares. C'est un original colérique et égocentrique, le chaînon manquant entre la lignée des ingénieurs omniscients ou salvateurs inaugurée par le Dr Ferguson et ces savants fous ou mégalomanes (Herr Schultze) qui hantent la seconde partie de l'œuvre vernienne. La tartane s'appelle la "Hansa", car son propriétaire est allemand, pis encore, prussien. De plus, non seulement cet Hakhabut est juif, mais il est inclassable. Le portrait de ce précurseur d'une mondialisation sauvage est tellement caricatural que l'éditeur essaiera d'en atténuer l'antisémitisme. Il devra céder à condition que l'auteur change la fin de son roman. En effet un écrasement de cette comète que Rosette a baptisée "Gallia"sur terre avait été initialement prévu, une comète principalement faite d'or ! Outre les dommages humains, on peut imaginer à quelles catastrophes financières et économiques aboutirait l'avilissement brutal de ce métal précieux venu anéantir un des fondement du capitalisme. Hetzel obtiendra une fin moins apocalyptique au prix d'un simple effleurement au cours duquel les personnages regagneront la Terre par montgolfière, engin qui avait lancé l'auteur (et fait la fortune de son éditeur) avec ses Cinq semaines en ballon. Ainsi seront sauvés tous ces cosmonautes involontaires, y compris Rosette et Hakhabut ! Seuls graviteront à jamais dans l'espace, orgueilleusement murés dans leur splendide isolement, les sujets de sa Gracieuse Majesté cloîtrés dans leur "Rocher"! On constate qu'ici, préférée à une province française, l'Algérie n'est qu'un prétexte pour sauver un minimum de vraisemblance, en profitant de ce que les français ignorent la géographie ou ne supportent la physique que si elle est amusante. Le plus étonnant est ce plaidoyer internationaliste placé dans la bouche d'un aristocrate russe :"Songer aux autres, n'est-ce pas songer à soi ? Aucune différence de race, aucune distinction de nationalités ne pouvait plus exister avec ceux que Gallia entrainait à travers le cosmos. Ils étaient les représentants d'un même peuple, ou plutôt d'une même famille...". On sent là ressurgir les influences quarante-huitardes avec ses illusions et ses limites, car l'auteur se garde d'aller plus loin dans les domaines de l'assimilation, intégration, communautarisme, ou multiculturalisme à l'intérieur de ce village planétaire. A son retour à Mostaganem Servadac préférera donc croire que cette aventure spatiale relève du rêve, et le lecteur classer l'ouvrage dans les rayons réservés au merveilleux scientifique plutôt qu'à ceux consacrés à la science-fiction.
- Avec Clovis Dardentor, publié en 1896, on a là un ouvrage encore plus méconnu que les Mirifiques aventures de maître Antifer, non par manque d'originalité, mais parce qu'elle est volontairement atypique. Comme le prouve le sous-titre (L'art de se marier) il s'agit apparemment d'un vaudeville ! Il nous transporte de la bonne ville de Sète (Cette à l'époque) jusqu'à Majorque, et enfin en Oranie où le circuit est organisé par la Cie des Chemins de fer algériens malgré l'inachèvement de son réseau. D'Oran les voyageurs prendront le train jusqu'à Saïda avec arrêts à St Denis du Sig et Mascara (là au terme d'une excursion hippomobile). Au-delà c'est la route, ou plutôt la piste, le long de cette rocade sud qui, entre Tell et hauts plateaux, fait figure de front colonisateur en passant par Le Télagh, Daya (que Bossuet me pardonne) et Sebdou, avec retour par Tlemcen sur la gare de Sidi-Bel-Abbès, puis Oran et la France. Si l'auteur a choisi ce cadre, c'est qu'il connaît personnellement au moins quelques ports de cette région, qu'il y a de la famille, son beau-frère Lelarge chez lequel sa femme et son fils ont résidé en 1884, et surtout qu'il dispose d'une abondante documentation, avec leurs préjugés et leurs carences. Si le voyage décrit se déroule au printemps 1885, les statistiques fournies sont plus anciennes (les chiffres de population remontent aux années 70), et ont rapidement disparu les 300.000 ha couverts par les plantations de coton. De toute façon l'essentiel n'est pas là, mais dans l'alacrité de l'intrigue, le comique des situations, la fantaisie des dialogues ou le picaresque des personnages. L'Algérie vient seulement offrir un minimum de dépaysement en faisant figure de Far West, mais un Far West à portée de main où la sauvagerie serait juste assez présente pour alimenter quelques rebondissements sans trop effaroucher le lecteur.
- Quant aux algériens, Dardentor commence par se demander s'il y a toujours des arabes en Algérie comme s'il s'agissait d'indiens promis au refoulement ou à l'extermination. S'il est vrai que cette population a souffert de famines et d'épidémies (1866-68), tandis que celle des colons augmentait dans cet ouest algérien physiquement moins compartimenté qu'à l'est et humainement déstabilisé par l'échec d'Abd-el-Kader, la remarque est loin d'être innocente. Entre galéjade provocatrice et perfidie biaisée (à l'encontre des anglo-saxons ?), elle s'attirera une répartie du même ton: "Quelques-uns que l'on conserve pour la couleur locale." C'est en effet ce à quoi l'auteur s'est tenu tout au long du récit. Emerge uniquement de cette figuration le guide Moktani, avec une réplique, et cette exclamation :"Des lions !". Face à eux, ce laconisme autant que son courage seront récompensés, alors que le temps des Gérard et des Bombonnel est révolu. De même est-on gêné, en 1885, par l'irruption de ces fauves aux portes de Sidi-Bel-Abbès (l'actuel quartier de l'Ecole d'agriculture) uniquement parce qu'un coup de théâtre devait clore ce voyage. Dans le domaine de l'orientalisme c'est le héros éponyme qui s'aventure le plus loin, puisque à Mascara il n'hésite pas à revêtir ce genre de burnous nommé zerbani ou zerdani (?) avant de préférer le dromadaire comme moyen de transport. Regrettant de pas avoir coiffé le tabourka (tarbouch?) à Tlemcen, il se risque même à acheter une paire de babouches, alors qu'il est bimillionnaire, avant d'apprécier à Lamoricière (que les Ouled Mimoun m'excusent) le concert donné par une nouba. Ajoutez à cela quelques mots arabes tels que tébeul (tambour), chikh (armoise) etc.., parfois françisés tel ce "bédouinant comme un vrai fils de Mahomet", ou subvertis par un mauvais jeu de mots. En effet si on n'en est pas encore aux Béni-Oui-Oui, on trouve des "Béni-Pompe-Toujours, ce qui gêne et géhenne la clientèle"! Ces insuffisances sont ressenties par les voyageurs eux-mêmes qui finissent par se lasser de se retrouver dans une "autre France"où ne manque aucun de ses rouages administratifs "qui fonctionnent avec une régularité de machine Corliss". A Dardentor qui s'étonne que le pays ne puisse se suffire à lui-même, un jeune émule de Tocqueville (dans son Rapport sur l'Algérie) rétorque :"Il y a trop de fonctionnaires et pas assez de colons" auquel fera écho dans la bouche de son camarade le :"Il maudissait la malencontreuse administration qui avait civilisé ce pays". Est-ce aussi l'opinion d'un auteur qui aurait fini par préférer une colonisation à l'anglo-saxonne ou alors, l'âge venant, l'expression d'un pessimisme grandissant ? D'autant qu'on retrouve d'autres notations alarmistes comme celles concernant les ruines d'une forteresse bâtie par le conquérant arabe, lequel "eut le sort de tous les conquérants" et, plus étonnant, ce bémol au sujet du barrage de St Denis du Sig :"Ledit barrage a bien cédé quelquefois, et il cédera encore. Mais les ingénieurs veillent, et du moment que veillent les représentants de ce docte corps, il n'y a rien à craindre... à les en croire." Dans le même secteur, et pour en finir avec ses pensées soupçonneuses et ses humeurs chagrines, n'oublions pas l'écho lointain de ce socialisme utopique qui a nourri son œuvre de tant de colonies exemplaires ou de cités idéales. Cet écho ici est si discret que, lorsque les voyageurs vont visiter "cette ferme de 2000 ha dont l'origine phalanstérienne remonte à l'année 1844", on a l'impression que ce pèlerinage désabusé se fait sur une tombe fouriériste !
- Malgré tout, l'auteur en fait tant pour allécher le colon ou l'investisseur potentiel qu'on pourrait le croire soudoyé par le gouvernement général ou actionnaire de quelque compagnie coloniale. Non seulement on se fatigue vite devant ses énumérations des curiosités, spécialités, richesses naturelles et industries, existantes ou potentielles, mais on le surprend souvent en pleine affabulation propagandiste, par exemple quand il soutient que les plaines oranaises sont plus arrosées et plus saines que celles de l'est algérien ou, qu'outre le coton, la vallée de l'Isser cultive sans doute aussi quelques plantes sucrières puisque le port d'Oran exporte du sucre brut ! Et que dire des erreurs dans le domaine des chiffres, la plus flagrante étant cette dénivellation de 135 mètres entre la voie ferrée et la ville de Mascara (à 583 mètres d'altitude) ! Finalement, une fois le livre refermé on peut regretter sa pauvreté documentaire. Faut-il l'imputer aux déplacements ferroviaires qui, surtout de nuit, n'ont pour susciter l'intérêt que les annonces des chefs de gare. Ensuite ce ne sont pas les forêts des hauts plateaux, présentées pourtant de façon quasi-amazonienne, qui viendront le réveiller. L'ingratitude du cadre, la pauvreté monumentale sont alors compensés par l'utilisation du Guide du voyageurs, ou du Joanne, qui ressuscitent, non pas l'Algérie de 1885, mais une époque et un lieu plus lointains, les seuls propres à séduire des touristes coloniaux en mal de safaris. En conclusion, un arrière-goût équivoque se dégage de ce tableau algérien car derrière l'optimisme du discours officiel percent les réticences ou les doutes qu'avec l'âge amène l'expérience.
- L'invasion de la mer, l'un des derniers romans écrits par Jules Verne, et paru en 1905, un an avant le décès de l'auteur, peut figurer parmi ses chefs d'œuvre méconnus. Michel Verne tient auprès de son père une place de plus en plus importante, y compris au plan littéraire. A la mort de Jules Hetzel en 1886, là aussi c'est son fils qui prend la succession. Ici pas d'anticipation scientifique, ni le merveilleux des fables interplanétaire, pas d'aventures à la Alexandre Dumas, encore moins de jeu de piste géographique ou de fantaisie vaudevillesque. Nous sommes transportés dans le sud-tunisien et le sud-constantinois au début du XXe siècle. Les travaux entrepris en 1904 pour relier au golfe de Gabès les chotts algériens ont été abandonnés. Un choc sismique réalisera, par tsunami interposé, ce que les ingénieurs n'ont pu mener à bien. Est-ce le changement d'écriture ou de politique éditoriale, le fait qu'on ait abandonné la colonie pour le protectorat ou, plus généralement, l'évolution de la conjoncture, mais pour une fois le décor s'éclaire, les figurants prennent la parole. Sans doute l'auteur s'est servi à nouveau de son voyage tunisien de juin 1884 fait pourtant plus au nord du pays. Ce Maghreb-prétexte, perdu dans la grisaille des arrière-plans, s'agite enfin, et se colore. La brutalité des contrastes sahariens est relevée dès les premières pages. C'est entre les grèves jaunâtres du littoral et les cimes verdoyantes de l'oasis de Gabès que se tient Djemma l'africaine, mère de Sohar (le sorcier) et d'Hadjar, héros malheureuux d'une histoire qui en fait le précurseur des luttes anticoloniales. Djemma est l'âme de cette rebellion dirigée par Hadjar (dont le nom mêle le hadj aux Ajjer) contre les entreprises étrangères qui projettent d'inonder les régions sahariennes situées au-dessous du niveau de la Méditerranée, ce qui perturberait les modes de vie traditionnels. Emprisonné, non seulement ce fils s'évadera des geôles françaises, mais capturera le capitaine et une partie de la troupe qui le recherchent, ainsi que l'ingénieur qui doit "finaliser"ce projet de mer intérieure. Ceux-ci s'échapperont, verront Hadjar et les siens engloutis par l'irruption maritime avant d'être eux-mêmes sauvés sur un tell devenu îlot par l'arrivée dans le chott Melrir (sud-contantinois) d'un aviso tunisien. Délire géographique ? Elucubration technique ? Pas exactement. Il s'agit d'une fiction océanographique tirant d'une actualité avérée les plus romanesques conséquences.
- Ce projet de canal maritime a été effectivement mis au point en 1873 par le capitaine Roudaire, puis largement vulgarisé l'année suivante dans un ouvrage intitulé : "Une mer intérieure en Algérie". Soutenu par Ferdinand de Lesseps, Roudaire est officiellement envoyé en mission d'étude, et ses conclusions présentées en 1876 devant une commission ministérielle qui rejettera le projet en 1882. Très habilement, Verne l'assimile à celui du canal de Panama dont la société se constitue justement en 1881, puis sera dissoute en 1889 avant qu'éclate l'"affaire"du même nom. Dans ce roman, une "Compagnie Franco-étrangère"(qui pourrait être anglo-saxonne) voulant réaliser le projet Roudaire vient de déposer son bilan, après avoir mené le chantier presque à son terme (contrairement à la Société française du canal de Panama). Une nouvelle entreprise, française elle, la "Société de la mer Saharienne"a donc envoyé un ingénieur inspecter l'ancien chantier afin de d'évaluer, avant rachat, ce qu'il faudra payer à l'ancienne compagnie. Le nationalisme de l'auteur se satisfait ainsi d'avoir imaginé cette revanche sur les revers américains de son ami Lesseps. Comme souvent dans ses romans, Verne use du modèle binaire. L'ingénieur qui renoue avec les figures positives, mais asservie ici au grand capital, est flanqué d'un serviteur. Le capitaine, qui ressemble à Servadac, est secondé par son lieutenant, et jusqu'à son cheval qui a un chien pour compagnon. L'ingénieur se bornera à constater les dégâts infligés par les rebelles au chantier abandonné, le capitaine, appréhendé par surprise, à dépendre de ce chien qui, après avoir trouvé la brèche par où se fera l'évasion, châtiera le traître qui a mis la caravane sur une fausse piste, puis découvrira le tell (relief) salvateur. Dans le camp adverse le binôme s'exprime sur un mode communautaire qui oppose arabes et berbères, ou nomades et sédentaires, les arabes étant plutôt nomades et les berbères sédentaires. Pour composer l'ennemi idéal, Paul Pandolfi a montré qu'il fallait trouver une tribu à la fois nomade et berbère, ces deux catégories étant jugées les plus hostiles à la présence européenne. C'est pourquoi Verne a-t-il choisi les touareg, d'autant qu'il dispose sur eux de la documentation fournie par Henri Duveyrier. Pour les faire vivre à la frontière tunisienne, il lui faudra bien-sûr inventer quelques explications filandreuses, mais une fois cet obstacle franchi il ne tarira pas d'éloges sur ces grand aryens aux yeux bleus isolés dans Zenfig, oasis cernée par des sables mouvants au milieu du chott Melrir. Bien-sûr ils ont assassiné nombre d'explorateurs, mais il inscrit leur chef, Hadjar, dans la lignée des héros révoltés (Nemo, Paz et Sandorf-Antékirtt). Le plus noble chez lui c'est la cause qu'il défend, cause à la fois écologiste et nationaliste, celle d'une terre envahie par l'infidèle autant que meurtrie par la machine.
- En effet, loin de garantir le progrès, ces grands projets staliniens de transformation de la nature (et qui ressortent encore en Tunisie à chaque campagne électorale) la menace en ruinant ses équilibres, ce qu'admet volontiers l'ingénieur. Stérilisation des sols par remontées des sels, extension des marécages et dégradation sanitaire, liquéfaction du sous-sol avec ses conséquences, sont autant se risques à considérer. Mais que pèsent-ils face à l'humidification du climat, à la facilitation des transports jusqu'aux futurs transsahariens et, par là, aux progrès de le présence française ? Aussi décisifs soient-ils, ces arguments ne vont pas convaincre un capitaine, écologiste avant l'heure. Le doute qui s'introduit pourrira dés lors le récit en y installant un malaise diffus, puis une franche panique. Si la première entreprise a échoué si près du but ce n'est pas faute de moyens techniques. Peut-être a-t-elle vu trop grand, ou s'est épuisée en travaux préliminaires ? Toutefois ce qui a miné le projet, n'est-ce pas l'idée d'un"danger ambiant mais invisible, le sentiment d'une menace indéfinie, quelque chose de comparable à la vague angoisse qui précède tous les cataclysmes" ? Ce péril que génère la colère des sédentaires expulsés et des nomades privés de leurs parcours coutumiers, le fanatisme des imans ou des pèlerins revenus de La Mecque sont pourtant moins graves que ce saut dans l'inconnu. Hardigan le redoute, et craint que la terre se déprime alors brusquement, ce dont convient l'ingénieur en constatant que le sol ici se trouve:"dans des conditions anormales", et précise-t-il:"qu'il n'est pas à l'abri de certaines commotions sismiques". Notons cependant qu'ici le séisme ne sera pas la cause, mais la conséquence du tsunami. Oscillations de la croûte salifère, grondements, secousses de plus en plus violentes sont autant de signes précurseurs. C'est pour cela que l'on s'agite autant au fil des pages. Entre évasion et invasion, ce ne sont que fuites, méharées, attaques de caravanes, chevauchées, courses, marches forcées au cours desquelles les personnages n'ont plus guère le loisir de faire autre chose dans ce carrousel infernal où l'auteur les emporte, et jusqu'aux galopades éperdues des bêtes ou des gens chassés par de monstrueux mascarets. Le ciel aussi se fâche, et la tornade éclate au moment le plus dramatique. Une planète folle marche ainsi sur la tête parce que ses habitants, enveloppés dans la même culpabilité, ont commis l'irréparable. Alors par la bouche de qui l'auteur s'exprime-t-il ? L'ingénieur détenteur du savoir plus que du pouvoir (le capital). La nature anéantira ses prétentions. S'il survivra, l'officier se montre trop réticent envers ces travaux pour condamner sans appel ceux qui s'y opposent. Hajdar, lui, succombera, mais mourra invaincu, et en quelque sorte vengé. En fait le personnage dominant, dans le livre comme dans la société matriarcale des touareg, la vraie maîtresse de Zenfig, c'est Djemma (en arabe celle qui rassemble). C'est peut-être même cette "mère" dont avait rêvé Enfantin. Par l'intermédiaire de Duveyrier, il a influencé l'auteur mais pas au point de réconcilier technique occidentale et spiritualité orientale.
- Même si l'œuvre vernienne doit être maniée avec précaution car, comme certaines valises, elle a ce double-fond où se cachent sous le travail du maître aussi bien ce qu'on a écrit à sa place que ce qu'on a publié sous son nom, au terme de cette quintuple étude, on constate à quel point le Maghreb se précise, s'affine avec le temps. Devenu rampe de lancement ou terrain d'expérimentation pour odyssée de l'espace (Hector Servadac), puis cadre d'une chasse à l'homme et lieu de confrontation (Mathias Sandorf), ensuite simple zone de transit (Mirifiques aventures de maître Antifer), à nouveau terrain de chasse, mais au lion cette fois, il est enfin visité pour lui-même dans Clovis Dardentor, mais donc vu seulement à travers l'œil du touriste ou, malheureusement, des guides concoctés à leur usage. Dans L'Invasion de la mer c'est quand l'auteur renonce à l'exactitude géographique sur un territoire qu'il n'a pas lui-même visité qu'il atteint le mieux sa cible. Bien que le canal prévu n'ait pas été réalisé, que les touareg soient dépaysés, que des progrès restent à faire en arabe, -à moins qu'il ne s'agissent de simples coquilles- comme ce"diss"oranais, (arundo festucoides) "une maigre graminée à longues feuilles"signalé par Dardentor, devenu le "driss"couvrant le gourbi de Servadac, puis le"criss" dans le Djedid, la société traditionnelle de ces oasis n'en est pas moins fidèlement décrite. Alors que "l'indigène"était anormalement absent des premiers romans, il ouvre pour la première fois la bouche dans Clovis Dardentor, et va jusqu'à protester dans L'invasion de la mer. Qu'il soit le héros ou le traître, il occupe enfin le devant de la scène. Inversement, le représentant de l'impérialisme européen, c'est-à-à-dire l'officier français, s'efface peu à peu. Véritable maître de l'île Gourbi, Servadac, même s'il impose encore sa langue lors d'une conférence tripartite avec les russes et les anglais, arrivera trop tard pour arracher à ces derniers l'enclave de Ceuta. Les deux jeunes parisiens qui accompagnent Clovis Dardentor, une fois arrivés en Algérie, renonceront à s'engager dans les Chasseurs d'Afrique faute d'avenir, et dans L'invasion de la mer le capitaine a perdu le contrôle de la situation au point d'être repêché par une marine étrangère ! Jalonnant régulièrement son œuvre (1877, 1885, 1894, 1896, 1905), ces évocations maghrébines permettent de mesurer aussi l'évolution des opinions de l'auteur vis-à-vis de la présence française en Afrique du Nord. Au départ, cette présence ne saurait être remise en question surtout quand, invité lors de ses escales algériennes par les autorités locales, il doit se fendre d'un discours où l'Algérie "en réalité, est bien la France elle-même". Mais restera-t-il aussi affirmatif en métropole ? Fluctuante et ondoyante, l'attitude de Jules Verne envers cette proche colonie si lointaine, au fil de ses romans apparaît tour à tour distante, convaincue, sceptique, puis de plus en plus réticente, et finalement assez gaullienne.
- Dans un domaine plus littéraire, cette succession d'uuvrages permet à leur auteur d'aborder des genres divers et de style différent. De l'imbroglio mathématico-policier où est plongé maître Antifer, aux plaisanteries égrillardes et au ton boulevadier de Dardentor, la gamme est large où certaines pistes s'avèrent plus fécondes que d'autres. Ainsi en est-il du merveilleux astronautique, de l'aventure exotique, et surtout de cette sorte de fantastique que l'on trouve dans L'invasion de la mer. Dans ce roman, si la nature à la dernier mot, elle a surtout le premier rôle. Faute de la vaincre, comme Verne l'a si souvent fait, l'homme en devient le jouet. Cependant l'auteur laisse toujours la possiblité d'en prendre ou d'en comprendre assez pour faire de son paysage intérieur le décor d'une épopée contemplative. S'installe alors ce fantastique qui fonctionne d'autant mieux que le surnaturel (dont use Mathias Sandorf) est évacué au profit d'une dramatisation du naturel. De même que la science-fiction subvertit la science, ici c'est la géographie qui se charge de distiller d'autant mieux l'angoisse qu'elle se nourrit du possible ou du plausible. Nombre d'auteurs (Gracq, Buzzati) ont distillé ces menaces latentes qu'enfantent les déserts, mais plus nombreux encore ceux qui s'y sont risqués pour en percer les mystères jusqu'à s'y égarer dans des quêtes mystiques !


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