LES RÊVES ORIENTAUX D'ALPHONSE DAUDET

Robert Romieu

- Si la jeunesse d'Alphonse Daudet, fils d'un fabricant d'indiennes, c'est-à-dire de ces étoffes de coton peintes venues à l'origine des Indes, avait donc été alimentée de rêves orientaux, son adolescence lyonnaise se passa à l'ombre de ces personnages fabuleux que l'on appela alors nababs. Au sens originel, et en s'en tenant strictement à l'acception indienne de ce terme, la capitale des Gaules connut ce genre de personnage, et pas seulement à travers les somptueuses soieries dont ils se revêtaient. Après Joseph François Dupleix (1697-1763) qui à la tête de la Compagnie française des Indes fut le premier français à devenir un nabab pour avoir conquis là-bas une sorte d'empire, en effet ce fut un officier lyonnais, Claude Martin (1735-1800), passé au service d'un authentique nabab après avoir été employé par la Compagnie anglaise des Indes, qui à son tour se fit appeler ainsi pour avoir acquis de fabuleuses richesses. Dès lors ce mot désigna tout homme qui, ayant fait fortune ici ou ailleurs, n'hésite pas ensuite à étaler son opulence. En l'occurrence c'est par sa générosité envers sa ville natale que Claude Martin se distingua, car les legs qu'il fit là à des œuvres philanthropiques permirent la fondation d'un établissement d'éducation technique qui porte encore son nom, cette Ecole puis Lycée La Martinière qui forma tant d'ingénieurs ou d'artistes. Son exemple fut suivi dans la région par Leborgne, dit le comte de Boigne (1751-1830) qui, une fois fortune faite aux Indes, à son retour dota fastueusement Chambéry, sa ville natale.
- En 1833 se regroupèrent ensuite autour d'Emile Barrault (1799-1869) dans la métropole rhodanienne 24 "Compagnons de la Femme" pour réaliser le rêve du "père" Enfantin, chef d'une église saint-simonienne qui, afin de réaliser l'union des deux pôles complémentaires, recherchait en Orient la "mère", non pour en exploiter les richesses, mais afin d'en accroître les potentialités en vue d'un bénéfice commun. Pour nombre d'entre eux en fait cet Orient devint l'Egypte que justement Mehemet-Ali cherchait à équiper et où certains firent fortune. Enfin à l'époque où le jeune Alphonse Daudet fréquentait le lycée Ampère à Lyon, La Martinière était patronnée par un autre nabab, si ce mot désigne seulement un homme très riche, et François Barthélémy Arlès (1797-1872) l'était incontestablement, à cette différence près que, dans les sombres nichées des dynastes locaux, lui faisait plutôt figure (comme Emile Guimet ou Marius Berliet) de merle blanc ou de pièce rapportée.
- Après la déconfiture de son entreprise nimoise, pour le père du jeune Alphonse Lyon est l'espoir d'accéder à cette fortune qui avait souri à ses beaux-frères Reynaud (l'un d'eux, grâce à un beau mariage, était même entré dans le cercle fermé des grandes familles lyonnaises), et ainsi imiter Arlès qu'il donne en exemple à son fils. Languedocien, comme le père d'Alphonse, car natif de Sète (Cette à l'époque), Arlès a commencé comme lui par vendre des foulards. Aussi la famille Daudet en arrivant à Lyon choisit-elle au début de s'installer près de la demeure des Arlès, non loin de la place Tolozan. Mais la comparaison s'arrêtera là car le modèle proposé s'avèrera trop atypique. Arlès est un parvenu autodidacte. Fils d'un sous-officier prématurément disparu, le jeune François a d'abord connu la misère. Ouvrier, contremaître, puis représentant en articles textiles, il lit beaucoup et parcourt l'Europe dont il apprend les langues. Sa première chance fut de rencontrer à Leipzig Dufour, un négociant en textiles saxon descendant de huguenots qui lui donnera sa fille en mariage, puis en fera en 1825 son agent dans la capitale des Gaules où, travaillant ensuite pour son compte, son gendre finira par contrôler le commerce français de la soie jusqu'à sa retraite en 1859. Si l'œuvre philanthropique d'Arlès-Dufour est immense (fondation de l'Ecole de Commerce de Lyon, de son Ecole Centrale etc...) c'est surtout en tant qu'ami (depuis leur rencontre en 1822 en Allemagne) et exécuteur testamentaire d'Enfantin (qui l'a converti au saint-simonisme dès 1829) qu'il est connu. Européen convaincu, apôtre du libre-échangisme, de la décentralisation et de la valorisation industrielle du capital (fondation du Crédit lyonnais en 1863), Arlès-Dufour a plus d'une fois devancé son siècle en apportant un appui sans faille aux entreprises d'Enfantin en Algérie ou en Egypte. Aussi n'est-il pas étonnant que les premiers vers du jeune Alphonse figurent aussi parmi les derniers à s'inscrire dans la lignée des "Orientales" de Victor Hugo :
Un dernier cri d'appel sublime
Vers l'Orient a retenti,
Cri de douleur d'une victime,
Cri du faible qu'un fort opprime,
Cri d'alarme !... C'est le mufti... etc... etc...
- Une fois installé à Paris, le jeune Daudet trouvera encore nombre de saint-simoniens, soit par articles de presse interposés, en rédigeant par exemple les chroniques parisiennes de L'Universel, un journal catholique belge où il s'en prendra à Guéroult en 1859, soit comme "page" du second empire en croisant dans les salons de son employeur, le duc de Morny, d'autres saint-simoniens comme Emile et Isaac Pereire ou Michel Chevalier. Ensuite quand il se penchera sur les mœurs parisiennes, c'est tout naturellement qu'il prendra pour héros un autre nabab, en l'occurrence un compatriote natif de Pont-Saint-Esprit qui, après avoir fait fortune en Egypte, va devenir député du Gard, c'est-à-dire François Bravay (1817-1874). Sa richesse, Bravay la doit à un entregent qui fit de lui le fournisseur des pachas ou khédives égyptiens. Les millions ainsi gagnés lui permirent de devenir député du Gard entre 1865 et 1869 après maintes campagnes électorales fertiles en promesses pharaoniques et largesses inconsidérées qui entrainèrent autant de procès et d'invalidations successives. Bravay partage les faveurs de Mohamed-Saïd (1854-1863) avec un saint-simonien, Ferdinand de Lesseps, le premier depuis une traversée maritime jusqu'à Constantinople faite en compagnie du futur vice-roi, le second dans l'exercice de ses fonctions consulaires au bord du Nil. Le premier s'oppose par pur opportunisme aux projets de canal du second. En fait de canal, Bravay ne s'intéresse plus qu'au sien, celui ravitaillant Nîmes avec l'eau du Rhône détournée au Pouzin, dans la mesure où ce projet lui a assuré son siège de député au corps législatif car il permettra de sauver l'industrie gardoise. En effet n'est-ce pas cette pénurie d'eau qui en ruinant les ateliers de teinturerie et d'impression a obligé le père d'Alphonse Daudet à s'exiler à Lyon ?
- En Egypte, Bravay rejoint donc les positions anglaises (où l'on ne jure que par le chemin de fer), avant de se retourner contre eux au règne suivant, et indirectement celles des saint-simoniens qui ont été en France à l'origine de ce canal au XIXe siècle. En effet un article de leur journal Le Globe, sous la plume de Michel Chevallier expose dès 1832 son projet de "Système méditerranéen"mariant technicité occidentale et spiritualité orientale grâce à la voie ferrée (en France le futur P.L.M) et au percement de l'isthme de Suez. Enfantin déjà au cours de son voyage égyptien (1833-1837) avait vainement essayé d'intéresser Mehemet-Ali à cette percée finalement sacrifiée à la construction d'un barrage sur le delta du Nil. Mais de retour en France, et devenu administrateur du P.L.M, il fondera en 1846 grâce à Arlès-Dufour la Société d'études pour le canal de Suez avec des capitaux internationaux, puis engagera comme ingénieurs les frères Talabot avant d'être dépossédé de son projet par Lesseps en 1854. Ce diplomate arrache alors au vice-roi la concession d'un canal maritime direct après l'avoir présenté comme le meilleur obstacle "naturel"contre les incursions en Egypte de la Sublime Porte. En soutenant le projet de voie ferrée ou le tracé alexandrin du canal à écluses des frères Talabot, certes moins cher, Bravay ne livrera donc jamais qu'un combat perdu d'avance. Bouffon, pourvoyeur et banquier de Mohamed-Saïd qui se sert de lui pour émettre ses bons du trésor ou assurer sa publicité en Europe, le gardois tient plus en effet de l'entrepreneur de spectacle ou d'un intendant des menus plaisirs que du financier de haut-vol, et c'est sans doute à lui, et non à Jules-Isaac Mirès (1809-1871), que Daudet a pensé dans sa nouvelle intitulée La Bohème industrielle quand il y évoque une société projetant de mettre de l'asphalte et des becs de gaz tout autour des Pyramides pour y attirer les touristes même la nuit.
- Si dans le Nabab le roman d'Alphonse Daudet paru en 1877, le héros éponyme s'appelle Jansoulet, tout le monde y reconnaît Bravay dont, par ailleurs Ernest Daudet, le frère de l'auteur, avait été le secrétaire. D'autre part s'il l'avait fait naître à Bourg-Saint-Andéol, ce n'est pas comme on l'a écrit parce que c'était à mi chemin des deux propriétés de Bravay, celle de Pont-Saint-Esprit, son véritable lieu de naissance, et celle de Donzère où il avait acheté Belle-Eau, la résidence de Mgr Sibour, cet ancien archevêque de Paris natif de Saint Paul-Trois-Châteaux En fait Bourg-Saint-Andéol doit à sa vocation industrielle (soiries, tanneries etc...), à une époque ou le fleuve l'emportait encore sur la route et où la voie ferrée était balbutiante, d'avoir par ses activités où les idées qu'on y professait une plus grande ouverture d'esprit que Pont-Saint-Esprit, ce dont témoignera la dynastie des Madier de Montjau. Certes si Bravay, comme Jansoulet, n'a jamais clairement manifesté sa sympathie pour la "religion"d'Enfantin, il faut rappeler que l'Ardèche fut un foyer actif de saint-simonisme. A Paris au moins deux journalistes l'illustrent, Paul-Mathieu Laurent (de l'Ardèche, 1797-1877), disciple, avocat et ami du "père"Enfantin fut le collaborateur fidèle de tous les organes de la presse saint-simonienne, Le Globe, L'Organisateur, Le Producteur, avant de recueillir les archives du mouvement et de publier, en tant qu'administrateur de la bibliothèque de l'Arsenal, les ouvrages de Saint-Simon et d'Enfantin. Auguste Broët (1811-1884), un protégé de Laurent, le quitta pour suivre Michel Chevalier en tenant la rubrique économique et financière du Journal des Débats, avant de devenir député de l'Ardèche au début de la IIIe République. Peut-être que Daudet s'est-il souvenu de son nom en choisissant dans son roman celui du journaliste Moëssard. Donc si Bravay se vantait d'avoir attiré en Egypte quantité de gardois, sa suite devait aussi compter quelques ardéchois.
- Ce sont ces rêves orientaux qui, avant que ne triomphe "l'oncle d'Amérique", nourriront en fortunes colossales, héritages fabuleux ou trésors imaginaires une bonne partie de la littérature dite "populaire", à commencer par l'œuvre de Jules Verne. Ainsi les Cinq Cents Millions de la Begum partagés entre deux légataires, l'héritage syrien qui fera la fortune de Mathias Sandorf, alias Docteur Antekirtt, ce trésor turco-égyptien dans Les Mirifiques aventures de Maître Antifer, ou celui du capitaine Nemo. Ces rêves de richesse, cette course à l'argent hantèrent la jeunesse de Daudet au point qu'il finit par subir peu ou prou, au début de sa carrière, l'influence du saint-simonisme dans sa dénonciation d'un capitalisme tyrannique, son refus de la propriété privée ou de la lutte des classes. Mais Daudet sut aussi prendre assez de recul avec le système pour souligner le ridicule de ses exploiteurs ou les dérives de sa politique dont son fils, Léon Daudet, finira par se faire le pourfendeur avant, de sa plume acérée, d'en dénoncer les rêves. A ce sujet le voyage qu'Alphonse Daudet fera en Algérie en 1861-62 dissipera le mirage oriental et discréditera à ses yeux les théories saint-simoniennes. De cette France algérienne il notera la banalité, la laideur, la misère et la corruption. Si ce séjour lui permettra de colorer le style et d'enrichir les décors de ses ouvrages postérieurs, il fera aussi de son Tartarin un parent de Bouvard et Pécuchet, c'est-à-dire l'anti-héros d'une bourgeoisie à l'esprit rassis et positiviste.


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