Douze mythes qui ont ondé l'Europe

Michel Blain

Douze mythes qui ont fondé l'Europe.
Une Table ronde de grands récits
Michel Blain
(2007, 320 pages, 650 000 signes, éd. L'Harmattan,

Milan Kundera déplore que l'Europe n'ait pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique et voit là "son irréparable échec intellectuel". Prenant pour horizon la thèse pessimiste avancée par le grand écrivain tchèque dans Le Rideau, l'auteur s'interroge sur la crise actuelle de la culture et de la construction européennes. Il organise à cet effet une Table ronde à la recherche du Graal européen, en quelque sorte, y invitant douze récits d'envergure mythique qu'il tient pour représentatifs de notre aventure culturelle et donc politique.
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Roland et son empereur sont au commencement de la séquence médiévale. Plus d'un millénaire après l'apparition du court mythe grec qui a donné son nom à notre espace communautaire, la Chanson de Roland cristallise le premier mythe à proprement parler européen, dans un grandiose face-à-face avec la civilisation arabe, qui annonce les Croisades. C'est, semble-t-il, dans la première moitié du VIIIe siècle de notre ère qu'apparaît sous la plume d'un chroniqueur espagnol le terme europenses, puis qu'en 799 un autre chroniqueur anonyme, proche du palais et donc au courant des négociations avec le Pape, salue en Charlemagne, qui est sacré l'année suivante empereur de la Chrétienté, le père de l'Europe : rex pater Europae. C'est pourquoi l'on situe en 800 la naissance symbolique de l'Europe politique. Avec le mythe du Graal et la quête de perfection du chevalier de Dieu, on assiste, dans le filigrane, aux débuts de la rivalité entre la France et l'Angleterre et, surtout, on entre au cœur de la spiritualité de la Chrétienté, qui est le fait majeur du Moyen Âge. Aucun des autres mythes médiévaux ne se comprend sans elle, que ce soit celui de Roland en lutte avec Charlemagne contre les Sarrasins, de la passion mortifère de Tristan et Iseut sous le regard de Dieu, de Schahrazade (dans la mesure où il vient témoigner de la civilisation qui alors lui a fait front), de l'amour et de la poésie comme voix et voie de l'Au-delà avec Dante et Béatrice ou de la Jeanne d'Arc salvatrice de la fille aînée de l'Eglise et, finalement, de tous les hommes. Dans le mythe tristanien de la passion dévastatrice sont en jeu le système de valeurs de la féodalité et ses liens avec l'idéologie courtoise - deux autres faits majeurs du Moyen Âge. La figure de Schahrazade, que notre culture adoptera dans les Temps modernes, rend compte non seulement de la présence de la civilisation arabe en Europe mais aussi de la dette que nous avons envers elle : cette idéologie courtoise ne se fût pas constituée sans l'influence des poètes arabes d'Espagne via les troubadours de langue d'oc, et la Chrétienté lui doit beaucoup, en particulier dans la mesure où c'est grâce à la médiation des philosophes arabo-andalous qu'Aristote l'a conduite à instaurer le fécond dialogue entre foi et raison qu'elle accomplira dans le thomisme pendant plus d'un millénaire. C'est d'ailleurs ce courant théologique qui attire Dante à l'Université de Paris, où la pensée d'Averroès est influente, alors qu'il médite cette somme qu'est sa cathédrale langagière, la Divine Comédie, équivalent de l'Odyssée pour la Chrétienté médiévale. Quant à l'épopée johannique, dans le dernier siècle du Moyen Âge, elle symbolise - autre fait majeur - l'émergence du sentiment national, dans le pays qui a inventé l'Etat-nation. Jeanne d'Arc est une figure centrale dans l'élaboration qui, de Hugues Capet au Xe siècle en passant par la bataille de Bouvines au XIIIe, s'accomplit avec la Révolution de 1789 et fera école dans toute l'Europe au XIXe siècle. Cette émergence n'est pas anecdotique puisque l'actuelle construction d'une union européenne, pour laquelle la France milite, vise à établir un au-delà des nations qui la composent.
Au début de la séquence des Temps modernes, le mythe de Don Quichotte est un adieu au Moyen Âge et une ouverture à la modernité. Ici aucune gestation orale et anonyme ne précède, un écrivain est le créateur absolu du mythe. La littérature écrite,

M.Blain


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