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Extraits

Lit 54, retour de l'enfer, éditions Parole, 2011

Témoignage sur 5 mois passés à l'hôpital

Extrait n°1 : avant l'hospitalisation
9 avril. Huit heures. Mon lit fait face à la fenêtre. Personne n'a refermé le voilage après avoir ouvert les persiennes si bien que j'ai, face à moi, un ciel matinal sans couleur, un ciel froid dont la luminosité atténuée suffit cependant à m'éblouir. Je ferme les yeux. Mes paupières brûlent. Une voix: celle de ma fille aînée.
-Tu as besoin de quelque chose?
-Non. Merci.
-Alors, je peux partir pour le lycée?
-Bien sûr, tu peux.
Elle se penche pour m'embrasser, s'appuie d'une main sur mon lit. Je retiens une plainte et j'écoute crier la douleur soudaine, implacable, qui part des reins et coule d'un trait jusqu'aux chevilles.
-Au revoir, Michèle.
Elle a surpris la crispation de mon visage. Elle ajoute:
-T'en fais pas. Demain, ça ira mieux. Tu pourras peut-être te lever.
Je tourne la tête pour la voir, dans l'encadrement de la porte, prête au départ. Sur ses cheveux bruns, tirés en chignon, elle a piqué un béret de laine en gros tricot blanc, curieusement surmonté d'un énorme pompon noir. Avec cette coiffure, son menton paraît plus fin, ses yeux plus sombres, plus larges. A vrai dire, ils ne m'ont jamais paru aussi larges. Est-ce la lumière du jour qui se mêle à celle de la lampe encore allumée? Est-ce l'étrange prescience des malades qui ne sont pas sûrs de vivre? Il me semble que Michèle a pris pour moi, ce matin, son visage de femme. Un visage que je ne lui connaîtrai peut-être jamais.
Mais il est trop pénible de garder la tête tournée, trop pénible de penser à quoi que ce soit. Eût-il un jour ou mille ans, l'avenir est trop loin et je n'arriverai pas jusqu'à lui. La douleur atteint une acuité insupportable. J'ai pris les derniers cachets il y a une heure à peine. Il faut donc attendre et composer avec cette douleur. Je pense qu'il arrive certainement un moment où elle ne peut plus croître. Que se passe-t-il alors? Sans doute, diminue-t-elle? Je ne peux envisager que se prolonge, avec la même intensité, ce double déchirement parallèle qui sillonne ma chair en profondeur, atroce cri de vie de mes jambes inertes, de mes jambes blanches et décharnées qui, complètement immobiles depuis deux jours, écrasent néanmoins le lit de leur faiblesse.

Extrait n°2 :
Quelque forte et réitérée que soit ma résolution de m'abandonner au moment présent, je ne puis empêcher que surgissent à ma mémoire étonnée des images précises du passé, venues d'horizons lointains que je croyais effacés, des images que le souvenir rend si parfaites qu'elles sont pour moi d'une implacable cruauté. La lumière et le parfum des jours enfuis -des jours heureux- comment ai-je pu les vivre sans me douter qu'ils contenaient l'immensité et la totalité du bonheur- emplissent la chambre tandis que dans un coin le sinistre corbeau noir ricane et murmure "jamais plus, jamais plus".
Ou bien je prends conscience de la nécessité où je suis de vivre la journée de demain, celle d'après, et peut-être même celles qui suivront. Je ne sais pas si j'y parviendrai. Une peur profonde, une peur viscérale emplit alors ma carcasse d'une stupeur glacée. Je n'ai plus de pensées. En aurais-je, que je ne trouverais pas de mots pour les exprimer. J'imagine que cet effroi est celui de toutes les bêtes sur le point de mourir. Je redoute particulièrement ces moments d'écroulement total. Ils me submergent quand je suis couchée sur le flanc droit et que je n'ai devant les yeux, à quelque cinquante centimètres, que le mur clair dont je ne vois pas le sommet. Il se dresse devant moi, infranchissable comme l'avenir. Au-delà de ce lit où l'on m'a allongée, il n'y a plus rien, que la terre.

Extrait n°3 : premier contact avec les médecins
Ils sont là. Trois hautes silhouettes blanches. Tournés vers la lumière, ils se passent les radios, les feuilles vertes. Leurs regards me scrutent. Jamais je ne me suis sentie si tristement un objet. Il me semble que leurs yeux me transpercent, pénètrent au-delà de ma peau plissée et jaune pour déceler le mal. L'un d'eux essaie d'actionner mes jambes. Je lui dis qu'il me fait très mal. Il n'insiste pas et remonte le drap sur mon corps indécent de laideur.

Extrait n°4 : l'installation de la perfusion
C'est ce même jeudi, à 9 heures du soir, lors de la dernière tournée de soins, que Bobo met en place la perfusion. Traitement barbare, qui porte atteinte à l'intégrité du malade, qui fruste son sentiment de liberté, si tant est qu'on puisse avoir encore, dans l'état où je suis, quelque notion de la liberté. Néanmoins, je disposais jusqu'ici de mes deux bras. Il me faudra vivre désormais avec un seul. J'ai toujours eu horreur des piqûres intraveineuses que je subis d'ordinaire en détournant les yeux. Cette aiguille qui perturbe le flux de mon sang me fait songer aux branches mortes qui gênent parfois le cours des rivières. Ma première et saine réaction est de les ôter.

Extrait n°5 : relation à la douleur
De jour en jour, je la connais mieux, cette douleur. Elle est capricieuse, cruelle, exigeante. Elle ne vit que de ma vie. De jour en jour, elle prend forme, elle prend visage. Ou plutôt elle a plusieurs formes et de nombreux visages. Elle est ce bloc dur et froid qu'une avalanche a jeté sur mon corps et qui m'écrase. Elle est ce grand chien maigre et haletant qui erre dans les nuits désertes et dont le souffle a la chaleur de la fièvre. Elle est ce vers de Baudelaire qui rôde dans ma mémoire pour me dire qu'elle est vieille comme le monde et qu'elle ne finira qu'avec lui. On peut parler à sa douleur. On peut discuter avec elle. On peut l'insulter, la supplier, la maudire. Elle se rit éperdument de ce que vous lui dites. Mais le fait de lui adresser la parole la rend toute proche, tangible, palpable presque, et il vous est alors plus facile de lutter.

Extrait n°6 : petites joies
J'essaie de me ménager, tout au long de la journée, de menues joies. Je cueille la bouffée d'air frais qui envahit la chambre, au matin, lorsque Madame Dubois ouvre la fenêtre avant de faire le ménage. Je regarde Madame Benoît coiffer ses cheveux bruns. Elle les brosse, méticuleusement, de longs moments et son geste régulier me berce, comme sa voix. Arrive l'heure bénie du courrier. J'ai chaque jour une lettre, soit de Nice, soit de Normandie. Madame 52 les ouvre pour moi, sort les feuillets de l'enveloppe. J'en lis des passages à voix haute. Il ne me viendrait pas à l'idée de faire autrement, tant nos quatre vies sont déjà liées. Mes compagnes apprennent que la mer est calme et l'air tiède sur la promenade, que les pommiers sont fleuris dans les prairies et les jonquilles dans les bois. Mes filles joignent parfois à leurs missives quelques violettes et des anémones sauvages, aplaties entre deux buvards. Les pétales en sont encore frais. Je les conserve, soigneusement, dans un coin de mon tiroir, et, plusieurs fois au cours de la journée, je les regarde. C'est là tout ce que j'aurai, cette année, du printemps.

Extrait n°7 : après l'hôpital
Je sais maintenant que chaque instant de vie est un miracle sans cesse renouvelé,.. que la souffrance existe... que la mort existe... et qu'en prévision de ces fléaux futurs, il faut recueillir la plus infime parcelle de joie.
Je crois que la terre doit être pour l'homme un paradis éphémère.
Je peux maintenant penser à la mort. Elle ne me fait plus peur. Je ne la veux point trop hâtive mais je désire qu'elle vienne néanmoins assez tôt pour m'épargner la vieillesse. Je souhaite qu'elle me saisisse sur la route, un jour de grand vent et de plein soleil. A moins qu'elle ne s'approche une nuit, pendant que je dormirai, et que cette nuit-là n'ait point d'aube. Car ce n'est pas la mort en soi qui est terrible, mois le lent amoindrissement qui la précède.
Cependant, si la grâce de la mort violente, si la grâce de la mort subite m'est refusée, alors je ne veux point pour mourir d'autre lit que l'étroit lit blanc de l'hôpital, frère du lit 54. Des mains étrangères me donneront les derniers soins. Ma mort attristera sans les déchirer ceux qui m'entoureront car ils n'auront point pour moi d'amour.
A ceux que j'aime, je ferai don de mon absence. Ainsi, pour eux, dans les lieux où nous aurons vécu, je resterai à jamais vivante. Ils me reverront, rieuse, leste, souple et ils pourront dire, sans mentir :" Elle fut jeune jusqu'au dernier jour."
Il faut savoir disparaître avant l'heure. Et je trouve, ma foi, que tout est si bien organisé à l'hôpital pour mourir, que l'on aurait tort de n'en pas profiter. Mourir chez soi, c'est un peu comme faire sa mise en plis soi-même, se tailler une robe, refuser le secours de la maternité pour accoucher. C'est risqué et parfois raté.
Il est vrai que les gens ne connaissent que les murs extérieurs de l'hôpital. Ils ignorent ce qui se passe au-delà. Ils ignorent qu'il existe, au cœur de leur cité, des villes entières de gens allongés. Pour ces gens, on a créé vie à leur mesure et cette vie leur est salutaire.
Seuls les profanes peuvent en douter et s'écrier avec mépris :" A l'hôpital, moi, jamais! J'aime mieux crever tout seul dans mon coin." Ils ont tort. Là-bas, on les aidera à guérir et, s'ils ne peuvent pas guérir, on les aidera à mourir.

Auteur concerné :

Edith Reffet


dernière mise à jour : 26 octobre 2021 | © Amarante 2021 |mentions légales