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Extraits

Ma mère, chronique d'un non-amour, éditions Parole, 2015.

Extrait n°1 : PROLOGUE

Pendant toute l'année qui a suivi ta mort, quotidiennement, je me suis adressée à toi, Delphine Reffet, en hurlant. Oui, je criais. Personne ne pouvait m'entendre ; néanmoins, j'avais besoin de crier seule, chez moi, face aux murs silencieux et sans écho. Sinon un bloc d'acier dans ma poitrine aurait pu exploser et m'anéantir.
Veux-tu savoir ce que je te disais, chaque jour, en hurlant ?
Je te disais :
"Tu peux me remercier, Delphine Reffet, ma mère, tu peux me remercier ; quand je t'ai retrouvée, morte, j'aurais dû te cracher à la figure. Tu le méritais. Mais je ne l'ai pas fait ; je ne l'ai pas fait. Tu dois donc me dire merci."
Au bout d'un an seulement ma colère s'est un peu apaisée ; je ne t'ai plus parlé que tous les deux jours, puis une fois par semaine. J'ai enfin cessé de hurler et je me suis tournée vers moi-même pour me poser une question. Au bout d'un an seulement je me suis demandé pourquoi je ne t'avais pas craché à la figure.
Jusqu'alors je considérais mes paroles comme une simple constatation, en même temps qu'un aveu d'impuissance. Je ne l'avais pas fait parce que je n'avais pas pu le faire. Et si je n'avais pas pu le faire c'était bien évidemment parce qu'il y avait là des témoins : mon amie Monique et les gars des Pompes Funèbres. Oui, je n'avais tout simplement pas osé, étant plus que je le pensais esclave des conventions sociales. Les conventions sociales veulent que l'on dépose un baiser sur le front d'un mort, qu'on l'enveloppe d'un grand signe de croix. Les conventions sociales interdisent-elles que vous crachiez à la figure d'un mort en particulier lorsque ce mort n'est autre que votre propre mère ? Je ne sais pas. Je n'ai jamais entendu dire qu'on pouvait le faire. Quelqu'un a bien écrit : "J'irai cracher sur vos tombes", ce qui est à peu près la même chose, en moins sale, puisque la terre s'abreuve immédiatement du crachat. Mais cracher au visage ? Ceux qui l'ont peut-être fait ont opéré en douce, sans témoins, et ils ne sont jamais venus s'en vanter.

Extrait n°2 : Rencontre de Delphine Reffet et de son mari, mariage, naissance de l'auteure qui est aussitôt mise en nourrice.
C'est à la terrasse d'un café d'Argentine - probablement le café Curtet - que tu rencontras, fin 1922 ou début 1923, Charles Sylvestre Reffet. Né le 18 février 1896, il était de deux ans ton cadet. Grand, blond, avec de magnifiques yeux bleus, il portait beau et sans doute n'eut-il aucun mal à te séduire. Il te fallait bien liquider définitivement Journet et, jusqu'à tes vieux jours, tu as été sensible au physique avantageux des hommes.

Charles Reffet n'avait pas eu, à la naissance, ta relative chance. Sa maison paternelle était un taudis de Charrière-Chaude, hameau haut perché d'Argentine. Son père, pauvre journalier, nourrissait péniblement ses cinq fils. Il mourut jeune, laissant à Marguerite Adélaïde Reffet, née Pédersin, une tâche bien trop lourde. Les cinq garçons Reffet quittèrent l'école dès l'âge de dix ans pour aller louer leurs bras à droite ou à gauche et gagner leur pain. Ils étaient si jeunes qu'on ne les payait pas et qu'on les nourrissait mal. Charles travailla dans les fermes quatorze à seize heures par jour ; un bûcheron l'engagea, deux saisons durant, pour descendre les troncs d'arbres depuis les hautes coupes des sommets jusqu'aux villages. Il s'employa même un hiver à ramoner les cheminées. Travail qui ne lui plut guère car il était sale, mais qui lui donna une idée qu'il sut habilement exploiter. Dès l'âge de dix-huit ans il loua un petit local à Annecy, y installa quelques poêles qui se vendirent bien et engagea deux employés chargés d'installer à domicile les appareils de chauffage et de les entretenir. La petite entreprise prospéra. Charles Reffet redressa sa haute taille, s'habilla bien, suivit des cours du soir pour parfaire son instruction. Il put, sans complexe, faire sa cour à Delphine Martinet, âgée de vingt-huit ans en cette fin d'année 1922. Il crut sans doute à la fortune, car il s'élevait quelque peu socialement. Toi, tremblant de rester vieille fille à une époque où la liberté des mœurs n'existait pas, tu pensas que c'était ta dernière chance. Il y eut, certes, du bonheur. Charles garda son commerce à Annecy. Les affaires prospéraient et l'argent rentrait. Chaque week-end, il venait à Saint Georges d'Hurtières et, comme tu le disais souvent, c'était la fête. J'eus le mauvais goût de venir au monde trop tôt. Ton mariage avait eu lieu le 13 février 1923 et tu accouchas le 4 décembre de la même année, à la clinique de la rue de Lyon, à Chambéry. Pionnière ignorée, tu avais compris qu'enfanter à domicile présentait des risques et, soucieuse avant tout de préserver ta santé, tu avais choisi une solution séduisante et moderne. Mais que fis-tu de ce bébé qui t'était donné, à la veille de tes trente ans, de cette petite fille qui pesait moins de trois kilos et qui ouvrait les yeux, en ce début d'hiver, sur la Savoie déjà enneigée ? Qu'en fis-tu ? J'aurais toujours tout ignoré si Charles ne m'avait conté les faits. Tu avais toi, choisi de te taire, car, bien entendu, c'était là un épisode dont tu ne pouvais pas te glorifier. Tes mauvais coups, tu les fis toujours en douce.
Qui plus est, tu ne pouvais, en la circonstance, rejeter la responsabilité sur autrui. Charles donc, plus tard, raconta. Je n'avais pas encore vingt-quatre heures quand, dans l'après-midi du 5 décembre, maman Arnold arriva à la clinique. On m'enveloppa entièrement de coton, on me roula dans une couverture et Charles accompagna ma nourrice qui me portait dans ses bras jusqu'à la gare, au long des rues rendues silencieuses par dix centimètres de neige. Je pris aussitôt le train pour la lointaine Maurienne. Nous descendîmes à la gare d'Aiguebelle et une voiture de louage nous conduisit jusqu'à Argentine.

J'aurais pu mourir. J'aurais dû mourir. Mais maman Arnold prit soin de moi avec tant de dévouement et d'amour que je survécus. Comment s'étonner que cette femme ait gardé tout mon amour filial ? Sa photo est toujours près de moi dans la pièce où je vis, relique précieuse et vénérée. Tandis que toutes les images de toi... et Dieu sait qu'Hélène te photographiait sans cesse... avec ta robe neuve... de dos pour montrer ton beau chignon... au seuil de tes maisons-taudis successives... toutes ces images de toi, émiettées, ont pris la direction du vide-ordures. Si tu survis, ce ne sera que par tes actes, que je prends la peine de consigner.
Extrait n°3 : L'auteure se rend à l'hôpital voir sa sœur qui est dans le coma (et qui mourra quelques jours plus tard).

Les visites en réanimation n'étaient autorisées que de seize à dix-sept heures. Néanmoins je me rendis à l'hôpital dès dix heures afin de voir le responsable du service. Il me reçut aussitôt, m'expliqua qu'il y avait eu rupture d'anévrisme mais que la situation n'était pas désespérée et qu'on pourrait envisager une opération quand ma sœur sortirait du coma. On m'autorisa même à voir Hélène quelques instants.
Mais avant d'entrer dans le box vitré et de m'approcher d'elle, je regardai machinalement le nom de la patiente, inscrit sur la porte. Je n'en pus croire mes yeux. Je lisais Reffet Édith. C'était mon nom ! Comment cela se pouvait-il ? Je me précipitai vers la surveillante. "Il y a une erreur, lui dis-je. Édith, c'est moi. Ma sœur s'appelle Hélène." "Mais c'est votre mère qui a donné ce prénom". Laissant ma sœur à son profond sommeil, je courus au service des admissions. Et là, horreur, je découvris que Reffet Édith, née le 4 décembre 1923, avait été admise le 16 octobre en réanimation. Oh ce froid qui m'envahit ! Tu t'étais souvenue de ma date de naissance alors que, depuis des années, tu oubliais mon anniversaire. Voulant protéger ta fille préférée, tu m'avais inscrite à sa place à l'hôpital. Si quelqu'un devait mourir, c'était moi. Ce fut d'une voix blanche que je signalai l'erreur. L'employée me demanda d'apporter au plus tôt la carte de sécurité sociale de ma sœur afin de régulariser la situation. Elle mit le dossier de côté, en attente, tellement la chose lui paraissait grave. Moi, j'en avais les jambes flageolantes et je dus m'asseoir dans les jardins de l'hôpital avant de rentrer. J'étais comme assommée. C'est en cet instant que je sus, sans qu'aucun doute demeurât possible, que tu ne m'aimais pas. C'est à partir de cet instant que j'eus peur de toi ; je compris que tu ne me pardonnerais jamais cette dernière désobéissance. Refuser de mourir ! Est-il permis de refuser de mourir alors que c'est votre mère qui l'ordonne ? Elle qui vous a donné la vie, elle n'aurait pas le droit de la reprendre ! Et me vint à l'esprit le déroulement des choses si les Carraz (les amis qui ont prévenu l'auteure de l'hospitalisation de sa sœur) n'étaient pas intervenus. Je pouvais mourir en cet hôpital un jour prochain, sans le savoir et l'on pouvait transcrire ma mort sur les registres d'état civil. La sueur m'en perlait aux tempes.

Auteur concerné :

Edith Reffet


dernière mise à jour : 26 octobre 2021 | © Amarante 2021 |mentions légales