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Extraits

Florence Rougier ou la tentation du bonheur, Editions L'Harmattan, 2012

Extrait n°1 : pendant la guerre, Florence a rencontré Gérard dont elle a été follement amoureuse.
Commença pour Florence une merveilleuse période. Le monde extérieur se trouvait soudain aboli. Il pouvait pleuvoir, la ville entière pouvait dormir dans le brouillard ou s'ensevelir sous la neige, Florence vivait indifférente au froid, à la tristesse, tout entière livrée à l'immense bonheur qu'elle découvrait. Elle était distraite, répondait à côté des questions qu'on lui posait ou même ne répondait pas du tout. Si on insistait, elle semblait sortir d'un rêve et considérait son interlocuteur avec un regard lourd de reproche, un regard qui ne voulait pas comprendre. La matinée lui paraissait interminable. Les cours des Beaux-arts, qui l'enchantaient auparavant, semblaient maintenant s'étirer en longueur et, s'ils l'intéressaient toujours, ils ne pouvaient occuper entièrement son esprit qui s'évadait pour imaginer Gérard, pour essayer de le suivre dans ses occupations supposées. L'après-midi était moins insupportable. Elle donnait deux ou trois leçons selon les jours. Ce n'est point qu'elle fût particulièrement intéressée par ses élèves. La plupart faisait partie de ces retardataires qui inquiètent leurs parents en ramassant partout les dernières places. Mais elle savait qu'elle retrouvait Gérard à six heures. Et cette approche du moment où elle allait le revoir était délicieuse. A quatre heures déjà elle ne tenait plus de joie. A cinq heures les pires ennuis auraient pu fondre sur elle qu'elle aurait haussé les épaules en souriant, car la vie était un jeu merveilleux. Les soucis, elle n'y attachait pas plus d'importance qu'il n'en fallait et d'eux-mêmes ils disparaissaient. Six heures arrivaient enfin. Ils avaient leur rendez-vous place Victor Hugo. De loin elle le voyait debout devant le kiosque à journaux, la guettant. Elle se retenait pour ne pas courir, s'approchait, radieuse et, dès qu'il l'embrassait, le reste de la journée s'effaçait. Il n'y avait qu'eux, qu'eux seuls au monde avec deux heures magnifiques à vivre, si proches que rien ne pouvait les en priver.

Extrait n°2 : arrestation d'une famille juive pendant la guerre
Elle allait se mettre au lit, le vendredi vers dix heures, quand une voiture, freinant brusquement, stoppa à la hauteur de l'immeuble. Elle enfila son peignoir, éteignit la lumière et ouvrit sans bruit la fenêtre. Entre les lames des persiennes, son regard plongeait droit dans la rue. Un camion était arrêté là et deux hommes armés, en civil, attendaient. Au bout d'un instant l'un d'eux murmura quelques mots puis cogna la porte avec la crosse du fusil. Florence s'aperçut alors qu'elle tremblait. De l'intérieur, on avait dû demander ce que c'était, car l'homme disait, avec un accent énorme :
- Gestapo. Ouvrez. Vite.
La nuit était froide. A chaque mot, une vapeur blanche sortait de sa bouche. La porte s'ouvrit et la concierge apparut sur le seuil, en bigoudis, sa longue chemise de nuit blanche dépassant le manteau enfilé à la hâte. Les deux hommes la bousculèrent et s'engouffrèrent dans l'entrée. L'escalier, soudainement éclairé, projeta dans la rue un carré de lumière blanche. Sans doute, nul ne dormait dans la maison. Chacun devait guetter sa porte, tremblant de l'entendre marteler à coups de poings. Florence claquait des dents. Elle avait beau se répéter qu'elle ne risquait rien, elle claquait des dents et n'aurait pu tenir quelque chose entre ses mains. Dans le silence lugubre les deux hommes gravissaient lentement l'escalier. Leurs pas s'appuyaient si fort que la maison entière en résonnait. Tout le quartier, toute la ville devait les entendre. Cela dura une éternité d'une demi-minute et s'arrêta au palier du deuxième étage. Alors seulement Florence cessa de trembler, alors seulement elle recommença à penser. Elle imagina Fanny Levine dormant dans son lit d'enfant et eut envie de pleurer. Car elle dormait encore Fanny. A quatre ans, des pas dans l'escalier, des coups frappés à une porte, ne suffisent pas à la réveiller. La bouche entrouverte, un peu de moiteur à l'orée du front, elle dort, sa Jaja (sa poupée) auprès d'elle. Elle rêve des bols de lait qu'elle boira demain à la campagne (Fanny et sa famille doivent quitter la ville le lendemain). Soudain, elle s'éveille et, dans la maison, dominant les éclats de voix, les martèlements des pas, le bris des objets jetés à terre, il n'y a plus que ses cris d'enfant épouvanté appelant au secours. Cela dure quelques minutes, affreusement longues. Les cris s'apaisent parfois et font place à d'énormes sanglots. Puis ils reprennent. Ils viennent maintenant du palier. Ils descendent l'escalier...
Florence vit sortir le pitoyable groupe. Lui d'abord, hagard. Elle derrière avec la fillette dans ses bras. Fanny ne criait plus. Elle regardait la nuit, les hommes, le camion et des sanglots profonds, silencieux, secouaient ses épaules. On lui avait passé son manteau de castorette brune ; la capuche, non relevée, pendait dans le dos. Les deux jambes du pyjama dépassaient et l'on voyait ses pieds, en chaussettes de laine hâtivement enfilées. La mère tenait les souliers à la main. Fanny serrait Jaja contre elle. Elle dut s'apercevoir qu'il faisait froid car elle entrouvrit son manteau, y glissa la poupée dont la tête seule émergea.

Extrait n°3 : mais Gérard a disparu mystérieusement. Après la guerre, Florence épouse Maxime qu'elle estime mais qu'elle n'aime pas.
Le voyage de noces

Maxime et Florence partirent pour l'Italie, le lendemain, en voiture. Par petites étapes ils devaient visiter le nord de la botte, Venise et la région des lacs. Florence se jeta dans ce voyage avec un désir d'oubli total. Elle s'était promis de ne plus songer au passé car il jetait sur le présent des lueurs éblouissantes certes, mais non moins dangereuses. Elle savait qu'on ne vit pas d'un rêve et était résolue au bonheur. Pour la première fois elle fit taire les regrets et s'efforça de comprendre Maxime. Elle fut étonnée de découvrir un homme qu'elle ne connaissait pas…
Le lac Majeur fut leur dernière étape avant le retour à Paris. Ils atteignirent Stresa à la nuit… Ils restèrent là trois jours, charmés par la beauté du cadre. Le dernier soir, ils se promenèrent très tard sur le lac et ne rentrèrent qu'au crépuscule… Le vent s'était levé; précurseur de quelque orage et fouettait leurs visages…
- Comme je suis heureuse, murmura-t-elle en se blottissant contre Maxime.
Il serra plus fort son bras autour des minces épaules. Elle le sentit près d'elle, robuste, solide, jeune, plus jeune sans doute qu'elle ne l'avait jamais été. Et elle s'abandonna au désir insensé que le monde ne fût plus que cela : un bateau rentrant au port alors que le crépuscule s'annonce et grise le ciel, alors que les jardins d'Isola Bella descendent lentement jusqu'au lac, penchant vers l'eau le front de leurs statues et les boules trop lourdes de leurs hortensias violacés.
Quand ils montèrent à leur chambre, l'orage était proche… Dès qu'il fut endormi, elle se releva, sachant trop bien qu'il était vain d'espérer le sommeil. S'approchant de la fenêtre elle regarda la ville étalée à ses pieds. Tout lui semblait insupportablement beau. Elle crispa ses mains sur la barre d'appui, très fort, pour avoir mal. Elle aurait voulu briser quelque chose, crier, éteindre toutes les lumières de la nuit, anéantir le bonheur des autres. Comment Maxime pouvait-il dormir ? En elle, il n'y avait que désir exaspéré… Les regrets qu'elle avait voulu chasser, tout au long du voyage, montaient à nouveau en elle, plus puissants, plus impitoyables d'avoir été quelque temps étouffés. Elle avait de plus en plus chaud. Des gouttes de sueur perlaient à son front.
C'est l'orage, murmura-t-elle, c'est l'orage qui ne veut pas éclater.
Elle alla mouiller son visage. L'eau était tiède. Soudain, elle pensa que Gérard était peut-être tout près d'elle, dans cette ville, au bord de ce lac, à respirer lui aussi l'air trop chaud, à chercher lui aussi un impossible sommeil. Persuadée que son intuition l'avertissait, elle hésita un instant, écouta la respiration régulière et lente de Maxime, puis elle enfila sa robe à même son corps nu et quitta la chambre. Elle savait qu'elle allait rencontrer Gérard et il y avait en elle une impatience fiévreuse et angoissée. Elle descendit vers la ville, parcourut toutes les ruelles, scruta du regard les terrasses des hôtels, leva les yeux vers les fenêtres ouvertes. Plusieurs fois des hommes l'interpellèrent, sans qu'elle y prît garde. Elle finit par revenir aux endroits où elle avait déjà passé et sa recherche resta vaine. Bientôt elle eut peur. Non d'être seule, mais de ne pas retrouver Gérard. "Peut-être rôde-t-il près du lac", pensa-t-elle. Elle se raccrocha à cette idée comme un homme qui se noie se raccroche à une bouée de sauvetage. Pendant plus d'une heure, elle erra le long de la rive. A la fin, elle s'arrêta, désemparée, admettant qu'elle ne trouverait personne mais ne pouvant se résoudre à retourner auprès de Maxime. Elle s'assit sur une petite plage déserte et se mit à parler, tout haut, pour elle seule. "Pourquoi n'est-il pas là, disait elle. Pourquoi ne l'ai-je pas rencontré ? Pourquoi ? Pourquoi ?" A chaque pourquoi elle lançait un caillou dans l'eau du lac qui frissonnait. Elle rêvait de pierres précieuses qu'elle aurait pu jeter ainsi, à pleines mains. Elle rêvait de grands miroirs purs à briser, de broderies anciennes à tailler à grands coups de ciseau. Elle avait envie de saccager irrémédiablement quelque chose et quelque chose de beau…
Florence sentait en son âme un goût de mort.

Auteur concerné :

Edith Reffet


dernière mise à jour : 26 octobre 2021 | © Amarante 2021 |mentions légales