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Extraits

Le Bout du Monde, nos plus belles années, éditions Parole 2010 et 2014

Le bout du monde-nos plus belles années


Extrait n°1 : octobre 1943
(début du roman ; Suzanne, la narratrice présente Jo à qui le livre est dédié ; Jo et Suzanne qui ont des origines sociales très modestes sont toutes deux institutrices dans des petits villages de Savoie)

Je peux mourir vieille, très vieille, après avoir oublié bien des choses que j'aurais crues inoubliables, mais de cette première rencontre avec Jo, je me souviendrai toujours... Je revois l'immense salle de récréation de l'École Normale. Immense et froide. Les rideaux noirs de la Défense Passive, de chaque côté des fenêtres. Des malles, çà et là, sur le dallage. De temps en temps le concierge en apporte une nouvelle et une nouvelle normalienne arrive. Quelques-unes se connaissent déjà et bavardent. D'autres songent, assises sur leurs bagages. Je revois le ciel, au-delà des fenêtres. Le ciel du ler octobre 1939. C'était un ciel mi-bas d'automne, sans luminosité extraordinaire, mais qui cependant n'écrasait pas la ville, un ciel qui permettait aux feuillages de respirer. Je revois, sur les murs de l'école, la vigne vierge. Rouge. Intensément rouge. Rouge comme notre jeunesse. Et aussi, plus loin, dans la cour - combien de pas avons-nous faits depuis dans cette cour ? Combien de paroles y avons-nous échangées ? - les platanes brunis dont la teinte me parut si chaude.
La lumière incertaine de l'après-midi finissante mettait sur nos visages - je veux dire sur le visage de Jo - une imprécision qui la rendait plus belle. Car tout de suite je la trouvai belle. Elle se tenait dans un petit renfoncement ménagé entre le piano et un radiateur. Seule, bien entendu. C'est pourquoi je la remarquai. La lumière arrivait de biais sur son visage et réellement ce visage fut pour moi une des rares révélations de la beauté qu'il m'a été donné de connaître.
Plus tard j'ai entendu discuter devant moi la beauté de Jo. Je n'en ai néanmoins jamais douté. Car le 1er octobre 1939, vers quatre heures de l'après-midi, cette beauté s'est imposée à moi et Jo est devenue mon amie.

Extrait n°2 : le village où enseigne la narratrice
Le village où j'enseigne depuis le ler octobre les rudiments du calcul et de l'orthographe à une quinzaine de bambins ne pouvait être mieux nommé : le Bout du Monde. Et c'est bien, effectivement, le bout du monde. La route carrossable ne grimpe pas jusqu'à l'école. Elle se termine, quelque deux cents mètres en contrebas, par un terre-plein circulaire qui permet aux rares voitures se hasardant jusque là de faire demi-tour. J'emprunte ensuite ce qu'on appelle dans le pays un chemin à mulet, lequel s'enfonce, sitôt après l'école, dans une magnifique forêt que je me propose de découvrir les jours de congé. Ma maison s'accroche à la pente : un étage d'un côté, deux de l'autre. La salle de classe où l'on entre de plein pied côté forêt domine par ses fenêtres la vallée. Mon logement est au-dessus : trois pièces dont l'ascétique mobilier ne fait qu'accentuer l'immensité, trois pièces où je me sens perdue, trois pièces où j'essaie vaillamment de lutter contre la solitude, contre la peur, contre le cafard.

Extrait n°3: juillet 1944
Un débarquement (sous forme de parachutage) a lieu dans la montagne. Suzanne et son amie Hélène l'observent de loin.
O, ma montagne, je n'aurais jamais cru que tu fusses aussi belle ! Tandis que nous avançons, silencieuses, je regarde tes châtaigniers placides et forts qui protègent notre marche, tes fougères folles dont les feuilles lourdes de spores préparent ta parure de demain, je regarde ces graminées toutes en pollen qui se dressent, immobiles, dans le calme frais des sous-bois. Et tes parfums ! Vers chacun d'eux je voudrais marcher. Arracher à ce tronc son lichen à la fade odeur de moisi... M'attarder à poursuivre les effluves capiteux que des framboises mûres, quelque part, envoient vers nous...
Dès que nous sortons de la forêt le soleil et le vent nous saisissent. Un instant nous suffoquons et nos paupières clignotent. Puis nous aimons cette grande clarté du ciel et cette rude caresse de l'air. Devant nous le col des Saisies étale ses alpages à l'herbe courte, parsemés de rares chalets. De chétives marguerites et des sauges plus robustes chatouillent au passage nos jambes nues.
Vers trois heures de l'après-midi, les hommes commencent à arriver. De tous les points de l'horizon. Chacun a sa tâche désignée. De loin il nous semble assister à un ballet minutieusement réglé. Les groupes préparent les bûchers qu'ils allumeront à la nuit...
L'heure est venue. Aux quatre coins du plateau les tas de fagots brûlent. La nuit est une claire nuit d'été, avec, au ciel, toutes les étoiles allumées. Roger (chef d'un réseau de résistance) nous a fait quitter le chalet, qui est trop près de la zone de parachutage, et nous a désigné, au départ du chemin d'Albertville, un petit tertre d'où nous verrons à merveille. Dissimulées derrière quelques troncs abattus, nous nous serrons l'une contre l'autre. Malgré nos gros pulls, nous sommes transies et nous tremblons. Peut-être aussi avons-nous peur. Oui, c'est cela, nous avons peur. Après tout, Hélène, je n'en sais rien. Mais moi, j'ai peur. Tout est si beau, si parfait, si terriblement inhumain. Je suis au cinéma, au moment du suspense. Les avions vont arriver, d'une minute à l'autre. Mais les Allemands ne vont-ils pas surgir, eux aussi, avec leurs mitraillettes, en hurlant la mise à mort ? …Au loin ce vrombissement. Les voilà ! Comment pareilles minutes peuvent-elles se vivre ? Tant de beauté et tant d'angoisse réunies. Les avions sont au-dessus du terrain, monstrueux, assourdissants. De leurs ventres sortent des points blancs qui s'épanouissent, fleurs miraculeuses, pour descendre jusqu'à nous. Déjà la première vague disparaît, mais une autre lui succède. Trois fois la même pluie s'abat sur le plateau. Trois fois, et c'est fini. A la lueur des feux mourants qui leur dessinent des ombres immenses, les hommes se précipitent, détachent les containers, organisent le transport des armes. I1 s'agit de faire vite. Je demeure tout étonnée de la rapidité avec laquelle se sont déroulées les opérations.

Extrait n°4: août 1944
Jo, qui fréquentait un officier allemand, est arrêtée et tondue.
Le déjeuner expédié, j'ai couru jusqu'à la caserne. Quelques badauds étaient collés à la grille. Je n'ai pas compris tout de suite ce qu'ils contemplaient avec tant d'insistance. En m'approchant j'ai vu, assises sur des chaises de bois, au centre de la grande cour pavée, quelques femmes au crâne tondu. C'était grotesque et indécent. J'ai dû chercher pour reconnaître Jo car elle tournait à demi le dos et cachait son visage dans ses mains. C'est finalement à sa robe - une petite robe en doupion toute simple - bleu clair - elle l'avait coupée elle-même - je l'avais aidée à la coudre - que je l'ai identifiée. Pendant un moment je suis restée contre la grille, muette, clouée de honte, comme si j'avais été moi aussi avec Jo, dans cette grise enceinte gardée par les F.F.I. railleurs. Puis j'ai coulé un regard vers ceux qui m'entouraient. Ils ne riaient pas. Ils ne se moquaient pas. Quelques-uns bien sûr faisaient entendre des réflexions du genre : "Elles ne l'ont pas volé." ou "Ce sont de pauvres filles." Et mon premier mouvement, qui avait été de me réjouir que Jo ne me vît pas, afin de ne pas augmenter encore sa honte, fit place au désir de la réconforter. Je voulus lui dire que son cauchemar ne durerait que le temps d'une colère populaire ; je voulus lui faire comprendre qu'elle ne devait pas se désespérer mais penser à demain, à Freidrich qui reviendrait, à sa mère, lui passer le truc qui me réussit toujours quand je suis en mauvaise posture et qui consiste à se dire : "Dans un an, dans dix ans, tout ceci sera oublié. Je n'y penserai plus. Personne n'y pensera plus."

Auteur concerné :

Edith Reffet


dernière mise à jour : 26 octobre 2021 | © Amarante 2021 |mentions légales