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Extraits

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Aimé passe de temps en temps apporter à Séraphine son matériel de peinture.
— Cet endroit est pour les cailles ! Il faut chauffer Séraphine ! dit-il lorsque dehors l'hiver fait des siennes.
— Quand je peins, j'ai le feu dans les veines, je brûle du dedans, dit-elle et elle lui montre ses mains, emmitouflées de vieilles moufles, tailladées aux extrémités.
Aimé s'efforce de cacher son inquiétude. Déconcerté, il regarde la petite femme toute fanée, dont les traits du visage sont creusés par les nuits d'insomnies. Mais la tradition veut qu'il la chahute gentiment avec ses compliments qui mettent mal à l'aise.
Puis, brûlant d'impatience de découvrir ses nouvelles toiles, il la brusque un peu, car il sent bien qu'elle éprouve quelque gêne à lui dévoiler ses trésors. Le peintre brille toujours autant, par ses mots à double sens, alors l'humour la rassurant, elle retourne ses peintures, les unes après les autres.
En quelques minutes, des bouquets marials et des marguerites qui tournent comme des girandoles de feu envahissent la pièce. Elle court en chercher d'autres et offre au regard d'Aimé ses feuilles chenilles, ses broutilles qui se lancent à l'assaut de l'espace avec la vigueur des ronces mais aussi des buissons d'automne qui n'en finissent pas de brûler.
Aimé est littéralement hypnotisé par chacune des toiles. Il hoche la tête et perd un long moment sa voix.
— Ça plaît à Monsieur ? dit-elle, le regard rayonnant.
— Vous avez le duende, Séraphine, dit-il enfin, subjugué. La transe vous sort directement des entrailles.
— Je m'améliore avec le temps.
— Bon sang ! C'est incroyable, comme vous grandissez. Autant que vos toiles, d'ailleurs. Bientôt, elles ne passeront plus l'encadrement de la porte… Mais d'où viennent-elles, ces feuilles et ces fleurs si étranges ?
— Toutes ces plantes proviennent de graines tombées du ciel, dit-elle. Elles ne peuvent germer là-haut, alors elles tombent au fond de moi… Mais parfois je pense aux arbres, aux fleurs et aux oiseaux de mon enfance. C'est beau une pomme, vous savez ! C'est beau aussi les plumes des paons et des pintades. Et, plongeant son regard dans les yeux noirs du peintre, elle ajoute :
— Je suis comme le papillon de nuit attiré par la lumière… Mais il n'y a pas que ça… Il n'y a pas que les rayons de Sa lumière, il y a la peur aussi.
septembre 2013

SÉRAPHINE DE SENLIS, Le souffle de l'ange, Roman (Amarante, 2013)

En 1912 à Senlis, le collectionneur d'art allemand Wilhelm Uhde découvre que Séraphine Louis, sa femme de ménage, peint dans sa chambre, des oeuvres dont la force impressionne ce premier acheteur de Picasso. Ce roman est une fiction, librement inspirée de la vie de Séraphine de Senlis dont l'épopée se déroule en Bretagne, terre mystique où l'être cherche l'harmonie avec la nature. Cette femme, animée par une foi dévorante et guidée par un ange, va dédier à la Sainte Vierge des bouquets sublimes et déroutants.

 


Auteur concerné :

Corinne Boureau


dernière mise à jour : 1 décembre 2021 | © Amarante 2021 |mentions légales